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Reportages | La pointe de l’épée

26/05/2021

« Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion », une citation d’Hegel qui sied parfaitement à l’élevage de St Fontaine de la famille Mahoux-Rosmeulen à Pailhe.

En quelques chiffres, l’élevage de St Fontaine représente plus de 90 ha de prairies et des cultures de maïs. Un ouvrier à mi-temps les aide sur la ferme. L’entièreté de ses récoltes en herbes et maïs est utilisée comme nourriture pour les bêtes de l’exploitation. Tous les animaux, hormis les veaux, sortent en prairie. Le cheptel est composé de 300 blanc bleu mais aussi d’environ 120 vaches laitières (60 vaches et 60 génisses) qui servent exclusivement comme receveuse, comptabilisant entre 130 et 140 vêlages au total, et leur lait est utilisé pour nourrir les veaux (colostrum testé systématiquement). Toutes les femelles sont inséminées.
On sent tout de suite quand on discute avec Luc que le blanc bleu est l’œuvre de toute sa vie. Il m’a livré sans détour sa vision de l’élevage.

Depuis combien d’années sélectionnes-tu ?

Luc : « La sélection a commencé fin des années 80, en 1989-1990. Mon grand-père sélectionnait déjà fin des années 1920. Le plus vieux livre des veaux inscrits qu’il avait datait de 1927, mais le blanc bleu de cette époque n’avait rien avoir avec celui que l’on connait aujourd’hui. C’est mon père, avec l’avènement de la césarienne, qui a poussé vers la viande. C’est la césarienne qui a développé le blanc bleu vers où on l’a conduit, sinon nous serions restez coincés avec un autre prototype de bête. C’est une facilité de travail et un confort pour les bêtes, contrairement à ce que les gens peuvent en penser. Un vétérinaire avait voulu développer des blanc bleu sans césarienne, mais si c’est pour faire des blanc bleu sans césarienne, il faut directement prendre une race française qui existe déjà. Pourquoi vouloir faire des blanc bleu sans césarienne si c’est pour avoir une race qui ressemble à ce qui existe déjà ? Ca n’a pas de sens. »

Quelle est ton optique d’élevage ?

Luc : « Avoir des bêtes longues et viandeuses. Quand on a ça, on a des kilos. Par viandeuse, j’entends épaule ronde et haute, pas une épaule basse et décollée, un gros garrot, du dos, des bêtes avec de la boîte, une côte que j’appelle de viande, pas comme un tonneau mais ronde assez, sans être excessive, avec un gros muscle de viande sur la côte derrière l’épaule. C’est primordial, si tu n’as pas ça, ça ne reproduit pas, surtout dans les mâles. D’ailleurs, ces caractéristiques, que l’on retrouve dans mon élevage, viennent d’Ingénieur et de Gabin, utilisé du temps de mon père.

Comment réalises-tu tes croisements ?

Luc : « J’essaie toujours de corriger une bête et je croise en fonction du prototype et de l’origine de la bête. J’essaie de corriger les défauts sans perdre les qualités et j’utilise un nombre limité de taureaux, qui ont de bonnes souches maternelles. La souche maternelle est primordiale pour moi. Lorsque mon père a utilisé Leader, un fils de Eve, championne, hors de Comtesse, championne également, il a eu une lignée de vaches et Gabin l’a continué après. Quand j’essaie des jeunes, peu importe l’élevage d’où ils viennent, j’essaie quelques veaux (7-8 veaux) et j’attends de voir l’évolution, j’attends que les veaux aient X mois avant de réutiliser à grande échelle et si le taureau va bien, je peux l’utiliser pendant 3-4 ans. Je ne suis pas friand d’utiliser beaucoup de sortes différentes, notamment pour avoir une belle lignée régulière dans les vaches, moins tu utilises de taureau, plus ton lot sera homogène. Et ce qui était vrai il y a 40 ans, ne l’est plus maintenant. Avant, les gens mettaient Opticien et Galopeur et ils allaient partout. Maintenant, certains taureaux vont dans une ferme et pas du tout dans d’autres. Cela est dû au fait qu’il n’y a plus beaucoup de vrais raceurs. Il y en a encore mais par rapport aux nombres de taureaux disponibles dans les 4 centres que nous avons actuellement, où il y a un grand panel, il n’y a pas beaucoup de vrais raceurs viandeux.

Et le fait que ce soit souvent les mêmes origines qui reviennent ne me tracassent pas. Du temps où c’était Elsa, on disait il y a aura Elsa dans tout, on n’en sortira plus, puis ça a été la même chose avec Davina mais maintenant, on ne dit plus il y a du Elsa ou du Davina dans une origine. On trouve toujours une solution malgré qu’à un moment, on pense être dans un entonnoir, mais on en sort à un moment donné. Prenons l’exemple de Panache, quand il est sorti, il était super facile dans les origines puisque c’était Mont Blanc sur Jasmin, maintenant il y a du Panache dans tout. Et cela arrivera encore. On disait déjà la même chose avec Précieux de Magraule et c’était dans les années 70. »

Fais-tu attention à la consanguinité dans tes croisements ?

Luc : « Non, je fais attention à ne pas faire de consanguinité de manière stupide mais j’en fais. Si je dois me référer à mon programme Ariane, le système explose et est toujours en rouge. Pour moi, la consanguinité peut apporter autant de qualités que de défauts, peut-être même plus. Avec certains taureaux, je cherche à avoir de la consanguinité (avoir deux trois fois le taureau dans l’origine), par contre avec certains taureaux il ne faut surtout pas en faire. C’est grâce à cela que l’on avance. Certaines personnes sont contre la consanguinité mais Michel Georges, qui est un généticien sans rapport avec l’élevage, avait dit : « la consanguinité apporte des ennuis si les taureaux sont porteurs de tares, mais cela apporte la même chose en qualité ». Pour moi, la consanguinité est bénéfique. D’ailleurs la race aujourd’hui est consanguine. Lorsque l’on dit qu’un taureau est hors origine, c’est un leurre. Il est plus facile d’origine mais des hors origines, cela n’existe pas, d’autant que la race est petite. »

Quelles origines se retrouve fréquemment dans ta vacherie ?

Luc : « Panache et Impérial sont deux taureaux que j’ai beaucoup utilisé. Si on remonte plus loin, Germinal, Occupant, Héroïque, Genièvre, tous des taureaux qui avaient des bonnes souches maternelles. »

Tu as une façon particulière pour organiser tes vêlages, est-ce que tu peux l’expliquer ?

Luc : « Il n’y a pas de vêlages durant la période juin-septembre. Cela permet d’avoir un vide sanitaire complet des bâtiments et j’ai envie d’avoir une pause dans les vêlages, surtout quand je fais du transfert d’embryons (souvent à cette période) où je vais remettre aux embryons, préparer etc., je n’ai plus de vêlages. Et quand je suis dans mes vêlages, j’ai moins de transfert d’embryons. Puis, quand je faisais des vêlages en été, les veaux allaient moins bien. Quand j’étais jeune, je travaillais dans la ferme en été et du coup, on avait des vêlages jusque début juillet. On avait remarqué que les veaux du mois de septembre étaient aussi gros que ceux du mois de juillet l’année suivante. Les veaux du mois de septembre s’élevaient bien et ceux du mois de juin-juillet allaient moins bien (diarrhées, digestion). Et je préfère surveiller vingt vaches pour vêler qu’une. S’il n’y en a qu’une, j’ai tendance à être moins vigilant. S’il y en a vingt, toutes les deux heures, je surveille. Tant que je suis dedans, je suis dedans mais quand il n’y en a plus, il n’y en a plus. »

Quel est ton optique d’élevage dans les veaux ?

Luc : « Il faut des veaux qui boivent et vont tout seul. Je peux avoir un super taureau, s’il fait des veaux qui ne vont pas, je ne le mets plus. Je ne mettrai pas un moins bon taureau pour la cause, mais je fais attention à ça. D’ailleurs, sans vouloir me vanter, les veaux de Brutal s’élevaient super bien, les veaux de Vidal s’élèvent super bien, parce que j’ai toujours sélectionné ça. Ils en font toujours un ou l’autre qui va moins bien mais dans l’ensemble, ça va. Je ne sonde jamais mes petits veaux, ils boivent au biberon. J’aime bien qu’il ait leur 3l de colostrum dans les douze premières heures.

Je trais les laitières pour nourrir les veaux, j’ai l’équipement pour donc je trouve que cela ne me prend pas plus de temps que de soigner à la poudre de lait, d’autant que la poudre de lait est cher. Et contrairement à ce que tout le monde pense, je trouve que les veaux vont très bien au bon lait si on en donne pas de trop. Je donne 4-4,5 litres par jour par veau, pas plus. Donc les veaux mangent vite, pour ruminer et le système digestif se met en route. Certains disent qu’il faut 6-7 litres, alors les veaux sont énormes mais quand ils coupent le lait, ils sont dans le creux de la vague. Tandis qu’ici, quand on coupe le lait, ils continuent à profiter parce qu’ils mangent plus. Et on coupe le lait de manière progressive, en mélangeant le deuxième âge avec le premier âge pour avoir une transition. »

Que penses-tu des concours ?

Luc :  » Ils ont un rôle social important, c’est primordial de discuter entre éleveurs. Ils ont aussi leur utilité, pas spécialement pour les classements, mais ils permettent de comparer ton cheptel aux autres et de voir les croisements qui fonctionnent bien. Mais la manière dont les classements sont fait me laisse perplexe. Et l’ambiance est devenue beaucoup moins bonnes. Quand on va au concours, nous sommes concurrents dans le ring, donc on s’occupe de sa bête pour être le mieux classé possible, mais en-dehors du ring, nous faisons tous le même métier. Si je me rappelle de Libramont, quand nous avons fait les deux championnats nationaux dans les années 80, il fallait se battre pour avoir une place au banquet. C’était la folie. Et il y avait une super bonne ambiance. Maintenant c’est très tendu.

Si on va au concours, il faut être philosophe. Tu peux avoir la meilleure bête et être classé troisième, il faut l’accepter. Maintenant ce qui est dérangeant sur les concours, de mon point de vue, c’est qu’il n’y a pas de lignes de conduites pour juger. Certains jurys sont très bien mais d’autres n’ont pas leur place dans un ring. Je ne comprends pas comment on choisit certaines personnes pour être jurys, sur base de quels critères ? Cela me dépasse. Et changer régulièrement de jurys est une erreur. Je préfère être jugé dix fois par la même personne, si c’est un bon jury, quelle importance cela a qu’il ait déjà jugé avant. C’est comme si on disait à un éleveur qu’il est déjà venu plusieurs fois au concours avec la même bête et qu’il doit en choisir une autre. Pourquoi faire une tournante dans les jurys, si un jury convient, il peut juger trois ou quatre nationaux d’affilée, cela n’a pas d’importance.

J’avais d’ailleurs déjà proposé, mais la proposition avait été refusée, d’avoir un ring et deux jurys qui jugent toutes les séries pour éviter d’avoir des lignes de conduites différentes d’une série à l’autre. Si on choisit un duo qui a la même vision, ça va rouler, il n’y aura peut-être même pas besoin d’arbitre et cela ne prendra pas plus de temps. Sinon cela n’a pas aucun sens, selon le jury qui juge ta bête, ta position dans le classement sera totalement différente. Maintenant, quand j’étais petit, ce genre de choses existait déjà parce qu’il y a plusieurs prototypes de bête, mais je trouve que les classements étaient plus homogènes avant.

Ce que je reproche aussi aux concours, et beaucoup n’étaient pas d’accord avec moi, c’est qu’on recherche des bêtes pures et sèches, soit l’exact opposé de ce que les bouchers demandent. Et si tu arrives avec une bête qui est naturellement moins pure, tu te faisais dégommer même si ta bête était meilleure, ça n’a pas de sens. Les bouchers n’aiment pas des bêtes sèches parce qu’elle ne s’engraisse pas et c’est pourtant la finalité de toutes les bêtes. Une bête sèche que tu mets en prairie ne sera jamais « en état », elle restera sèche. Donc je trouve qu’entre les concours et la réalité économique du terrain, il y a une trop grosse différence.

Aussi, dans les jugements actuels, une bête peut avoir des qualités exceptionnelles, si elle a un défaut, on se focalise sur le défaut et on oublie toutes ses qualités. On va prendre une autre bête, sans défaut mais qui a beaucoup moins de qualités, pour la classer première. Les gros raceurs et les grosses raceuses sont des bêtes avec des qualités énormes, elles ont parfois un défaut mais il faut faire avec, car ce sont ces bêtes là qui marque la race. Selon moi, lorsque l’on pénalise une bête, il ne faut pas le faire à l’excès.

Puis, un point qui a fait beaucoup couler beaucoup d’encre sur les concours, c’est la tonte aux fins peignes. La raison évoquée pour ce changement était la réaction du grand public, notamment sur les réseaux sociaux. Il ne faut pas oublier que les gens qui sont actifs sur les réseaux sociaux et qui font du bruit, représentent une minorité. C’est comme dans un stade de football, sur les 40 000 supporters qui sont dans le stade, il y a seulement 300 hooligans, les supporters ne sont pas tous des hooligans, seul une minorité l’est. J’avais proposé à l’époque au président du Herd-Book d’aller au bout de l’idée et si c’est l’image donnée au grand public qui compte, alors lors des foires, il faut exposer des animaux natures, non tondus avec des veaux au pis et organiser le concours en huit clos, où seul les professionnels de l’élevage sont présents et que cela ne soit pas accessible au grand public. »

L’idée utopique du concours serait de prendre les animaux hors de la prairie et d’aller au concours sans donner un supplément ?

Luc : « Il n’y a que les vraies bonnes qui sortiraient et beaucoup tireraient une drôle de tête. Nous sommes allés au concours de Libramont en 1986 avec neuf bêtes, on a fait deux champions nationaux. Il y avait sept bêtes qui n’avaient eu que de l’herbe, seul le taureau et une vêlée avaient eu un supplément. Toutes les autres sont sorties de la pâture et sont allées au concours. Actuellement, aux concours, on juge les belles et pas les bonnes. Et il y a une très grosse différence entre une belle bête et une bonne bête. Cela est catastrophique car une belle n’est pas toujours bonne, mais c’est le look qui compte. Combien de taureaux qui ont marqué la race ont fait un championnat national? Il n’y en a quasiment pas. En 1978, on a mis Major de Wihogne champion et c’est Lancier du Tilleul qui a marqué la race. En 1980, il y a eu Arc-en-ciel de l’Abbaye et c’est Gabin d’Offoux qui a marqué la race et je peux continuer comme ça. On met la belle bête et pas la bonne bête. Quand je juge, je ne me pose qu’une question, laquelle je reprendrais chez moi ?

Comment tu vois le BBB dans 15-20 ans ?

Luc : « Je pense que le blanc bleu est la meilleure race à viande au monde et qu’elle a toujours un bel avenir devant elle. Hormis la problématique de la césarienne qui vient sur le tapis à certains moments, le race blanc bleu en elle-même n’est pas menacée, le risque vient de ses éleveurs et ce qu’ils vont décider d’en faire, ce sera ça qui va déterminé son avenir. Le blanc bleu est un produit unique, c’est du caviar. Si on veut qu’il se rapproche des races françaises comme je l’ai dit tantôt, il est mort. Il faut vanter son produit, l’utiliser pour ses qualités et ne pas essayer de le faire ressembler à une autre race, parce qu’on a une race exceptionnelle. Donc si la race est menacée, le danger viendra des éleveurs qui la dirige et qui prendront les décisions pour son avenir. Sinon le blanc bleu a un bel avenir devant lui. On vient de se rendre compte avec la pandémie que les gens voulaient des produits locaux. Donc si on fait une bonne publicité pour la race, qu’on met en avant ses qualités… C’est la race à viande la plus diététique au monde, pourquoi ne fait-on pas de la publicité en interrogeant des nutritionnistes, des médecins qui tournent autour de l’alimentation, on a énormément d’atouts pour la mettre en avant, mais il faut les utiliser. Il faudra que les éleveurs dirigent la race dans le bon sens.
Certains éleveurs font la promotion de la race et la défendent de manière indépendante. On les voit régulièrement intervenir dans des reportages télévisés. Il existe depuis peu un organisme dédié à la promotion de la race mais nous n’en voyons pas encore les actions et retombées. »

Ce qu’il manque pour toi dans le BBB ?

Luc : « Ce qui manque aujourd’hui, c’est le feeling des éleveurs pour faire les croisements. On peut utiliser toute l’informatique que l’on veut, la génomie, les cotations linéaires, rien ne ressemblera au côté artistique de l’éleveur pour faire ses croisements. Dans le temps, tout le monde essayait d’aller vers la même chose, améliorer son élevage et les qualités de ses animaux. Maintenant, la passion a beaucoup disparu. Ce sont de grosses fermes qui tournent, je ne dis pas qu’économiquement ils savent faire autrement, mais la passion des bonnes bêtes a disparu. Combien de jeunes sont vraiment passionnés ? Prenons l’exemple des meilleurs juges. De mon temps, au CMJ, il y avait plus de 150 participants, maintenant il y a en a beaucoup moins. Il n’y a plus la même passion de l’élevage.

Ceci dit, l’AWE organisait l’école des jeunes éleveurs. Je trouve que c’était une bonne initiative. Les jeunes se rendaient dans des fermes, apprenaient à juger une bête et à les tondre aux fins peignes, puis cela se terminait par une finale qui se déroulait à la Foire. Cela avait éveillé la passion chez certains jeunes, cela avait allumé la flamme. Ce genre d’initiative a disparu et c’est dommage car rien ne remplace l’éleveur et la passion qu’il peut avoir pour ses bêtes. Quand je fais mes croisements, je choisis un taureau avec une bonne mère et parfois je corrige les défauts de ma bête de manière instinctive, à cause de la grand-mère ou l’arrière-grand-père qui amenaient un caractère dominant. Mon ordinateur ne va jamais me dire ça. Tu as la fibre sélectionneur ou tu ne l’as pas et beaucoup de gens n’ont pas la fibre sélectionneur. Je dis toujours que l’élevage est un grand train et les éleveurs de pointe sont la locomotive. Si la locomotive s’arrête, le train s’arrête aussi. D’ailleurs beaucoup de gens critiquent les taureaux que les éleveurs de pointe utilisent, mais ils inséminent avec les taureaux que ces éleveurs ont mis au centre. C’est contradictoire. On essaie de stéréotyper, de mathématiser l’élevage avec la génomie, les cotations linéaires, …. je ne regarde jamais les cotations linéaires. Les points qui m’intéressent sont les points qui sont quantifiables : la taille, le poids et pourquoi on ne mesure pas la longueur et la largeur avec les outils dont on dispose, comme le laser. Il faudrait quantifier ce qui peut l’être pour avoir quelque chose de plus juste. Et il y a quelque chose qui n’est jamais pris en compte dans tout cela, c’est la sorte. On regarde l’apparence générale dans les cotations linéaires, mais on en revient à ce que je disais tout à l’heure, une belle bête n’est pas une bonne bête.

Au niveau des animaux, globalement on a gagné en poids et en taille mais on a perdu en viande. Le dernier concours ou j’ai été, à peine 20% des bêtes avaient une vraie épaule de viande. Beaucoup ont une épaule basse et décollée mais peu ont une épaule ronde et haute. Donc on a gagné certains points mais on en a perdu d’autres. Les gens se demandent pourquoi ce sont toujours les mêmes fermes qui sortent des taureaux, mais ces gens-là essaient de cultiver la viande et la bonne sorte. Et la cotation linéaire, qui devrait donner un aperçu de la bête sans la voir, est devenu juste un outil commercial pour la vente de doses.

Dans les années 1980, je ne sais pas combien il y avait de membres dans le bbb national mais c’était énorme et il y avait un herd-book. Aujourd’hui, en 2020, le nombre d’éleveurs a chuté de manière vertigineuse et il y a trois herd-books. Le herd-book devrait être un organisme neutre, indépendant et fédérateur. Les cotations linéaires dans les centres devraient être faites par une personne du herd-book, neutre qui n’a aucune connexion avec aucun des centres. Aussi, dans le conseil d’administration du herd-book, il pourrait y avoir un représentant de chaque centre en plus des éleveurs de province, même sans droit de vote, mais pour qu’il participe aux discussions. Cela éviterait beaucoup de problèmes d’après réunions. On explique l’histoire des trois herd-books comme étant quelque chose de politique. Je ne suis pas tellement d’accord avec ça. On a dans le pays un gouvernement fédéral et des gouvernements régionaux, il y a l’Union Belge de football qui est nationale, il y a les branches francophones et néerlandophones et pourtant il n’y a qu’une équipe nationale, et le sport a été régionalisé. Donc je pense qu’il était possible de garder un herd-book au-dessus de la mêlée, plutôt que d’en avoir un deuxième et maintenant un troisième. Je trouve que c’est vraiment dommage. D’autant plus que les éleveurs, qu’ils soient wallons ou flamands ne sont pas logés à la même enseigne. En Flandre, tondre aux fins peignes est autorisé pour participer au concours, en Wallonie pas. Ce n’est pas logique. »

Ta définition d’un raceur/d’une raceuse?

Luc : « Un raceur, tu l’utilises, tu as 50 veaux, les veaux seront différents mais tu sais dire le géniteur des veaux. Il fait une lignée. C’est pour cette raison que j’utilise peu de taureaux, pour avoir une lignée. J’aime bien les taureaux qui sont raceurs, un taureau raceur a des défauts aussi, il n’a pas que des qualités, mais quand tu utilises le taureau, tu sais plus ou moins quel type de veaux tu vas avoir.

Une vache raceuse est une vache qui tape aux veaux, qui est régulière et tu peux mettre plusieurs taureaux différents, qui lui conviennent, pas n’importe lequel, elle fait des bons veaux avec plusieurs taureaux différents. Normalement les donneuses d’embryons sont des raceuses pour avoir une moyenne de veaux plus élevée. Personnellement, je préfère avoir six bons veaux d’une même vache, qu’un champion et cinq ordinaires. Il faut une bonne moyenne d’élevage. »

Un taureau et une vache qui ont marqué ton élevage?

Luc : « La vache qui a marqué l’élevage est moins connue, Gaillarde de St Fontaine. Elle est dans 90% des pédigrées de mes bêtes. La quasi-totalité de mes taureaux de centre remontent à Gaillarde. Depuis je suis éleveur, le taureau qui a laissé la plus grosse emprunte est Ingénieur des Forts. Le style de bêtes que j’ai maintenant, c’est lui qui l’a marqué. Il y en a d’autres avant mais lui a été beaucoup utilisé et ses filles sont devenues les premières donneuses. Mais il y en a pour chaque époque, Ingénieur est au début des années 90, si je remonte plus loin, je dirais Gabin d’Offoux, qui était de l’époque de mon père. Après il y a eu Impérial, Panache et Jet-Set. Actuellement, il y a les 3D : Darko, Donnay et Dauphin, dont j’ai des veaux prometteurs et pour l’avenir, il y aura Oasis de la Ferme des Croix. »

Le taureau et la vache qui a marqué le BBB ?

Luc : « Gabin d’Offoux. Pour les femelles, je vais en dire plusieurs : elle est de chez moi mais Gaillarde, Elsa, Davina et Superstar. Ce sont les quatre vaches qui ont marqué la race sur les quarante dernières années pour moi. Gabin est un taureau d’une autre époque, les plus jeunes ne le connaissent pas. Quand Gabin a fait premier à Bruxelles, j’avais douze ans. Et quand mon père allait au concours, la majorité des bêtes étaient des Gabin. Je me rappelle d’un concours à Clavier, on avait 170 bêtes sur la ferme et on est allé avec 68 bêtes à Clavier, beaucoup étaient des Gabin et on ne faisait pas encore de transfert d’embryons. Au national, on ne pouvait aller qu’avec deux bêtes par éleveur, à Liège c’était comme ça, et pourtant on a fait des championnats nationaux avec Déesse, Gaumaise et Etonnante et parfois on devait laisser des championnes à la maison parce qu’on ne pouvait pas les prendre avec. »

Ton plus beau souvenir au concours ?

Luc : « Quand tu vas au concours et que tu fais un championnat, tu es super content mais ce n’est pas une fin en soi. Je vais prendre l’exemple de Libramont où je fais premier avec Rebecca et avec Toundra dans les petites génisses, je n’ai pas fait les championnats. Le lundi, quand je retourne à la Foire, les gens me demandent si je ne suis pas trop déçu. Je suis venu avec trois bêtes et je fais deux premiers prix sur trois. Le gâteau était très bon, il ne manque que la cerise. Ma bête qui n’a pas fait le championnat ne vaut pas moins quand elle revient chez moi. A mes yeux, c’est la même bête, je suis content si elle fait le championnat mais si elle ne le fait pas, cela ne change rien. Quand tu as la bête pour jouer le titre, tu essaies de le faire mais ce n’est pas mon but. Tu es déçu sur le moment puis après ça passe. Si tu n’es pas philosophe quand tu vas au concours, il ne faut pas y aller.

Il n’y a pas un premier prix ou un championnat qui m’a semblé plus beau qu’un autre. Chaque bête qui est arrivée et pour laquelle tu étais content de le faire, apporte satisfaction à ce moment-là. Et j’essaye de faire des bonnes bêtes pour moi, pour mon plaisir, pas pour que les autres me disent tu as une bonne. Je suis même plus critique que les gens sur mes bêtes. La bête parfaite n’existe pas. »

Qualifie en un mot ton travail avec la génétique

Luc : « Passion. »

1 Commentaire

  • Reply
    Dewaele Claude
    26/05/2021 at 21:06

    Félicitations ! Très belle philosophie et pédagogie sur la race .
    A lire et relire …

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