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Reportages | Habemus papam

16/06/2021

Un élevage bien connu du Condroz liégeois est l’élevage de Centfontaine à Ma Houx S.A. Benoît. Une interview n’est pas suffisante pour que Benoît explique toute sa connaissance du Blanc Bleu. On se rend compte en discutant avec Benoît que son travail avec le Blanc Bleu est un véritable accomplissement, tel un chercheur qui travaille toute une vie sur son projet.
Il a possédé environ 450 Blanc Bleu jusqu’à peu, mais ses problèmes de santé et le fait que ses enfants ont choisi une autre voie que l’élevage l’ont poussé à diminuer drastiquement son nombre d’animaux (une vingtaine aujourd’hui sur le site et plusieurs en copropriété chez des amis éleveurs, raison pour laquelle il n’y a pas de photos de reproductrices).

Peux-tu me narrer la façon dont tu as effectué la sélection et quelles sont les origines de ton élevage ?

Benoît : « C’est mon grand-père et mon père qui ont commencé la sélection. Si on remonte très loin, nous faisions déjà les concours dans les années 30 à Liège, avec la race de l’époque. C’est dans les gènes. Après la guerre, la brucellose est apparue dans beaucoup de fermes. Dans les années 50 et 60, mon père a commencé à sélectionner en rachetant dans les fermes les bêtes que les éleveurs ne voulaient pas car ils les trouvaient trop viandeuses ; ce fut la base. Quand la césarienne est arrivée, il a pu se diriger encore davantage vers la viande, car cela ne posait plus de problème. Mon parrain, qui était vétérinaire, renseignait les bonnes viandeuses que les éleveurs ne voulaient pas et on les achetait. Déjà à cette époque, l’idée était d’aller vers la viande. Nous avons aussi eu la chance de nous situer dans la province de Liège, car à cette époque, il y avait un conseiller de zootechnie provincial qui donnait les directives dans la race. Et le conseiller liégeois laissait aller les éleveurs vers la viande, ce qui n’était pas le cas dans les autres provinces. C’est la raison pour laquelle le Condroz liégeois s’est développé plus vite vers la viande que les Namurois par exemple. D’ailleurs les Namurois qui habitaient à la frontière, venaient avec leur taureau au concours de Clavier pour les faire admettre car s’ils se rendaient dans leur province, le taureau aurait été refusé car trop viandeux. Ce sont des informations qu’il faut transmettre car sinon elles vont se perdre et elles font partie intégrante de l’histoire du Blanc Bleu.

Des histoires à raconter il y en a beaucoup, comme par exemple, les taureaux très viandeux mais qui avaient parfois des gueules de cochons. Lorsqu’on a découvert cette tare, on s’est empressé de la supprimer car ces bêtes ne savaient pas brouter l’herbe. Une remarque à propos de la gueule de cochon : on a commis l’erreur de se référer au V pour juger cet état. Pour moi, si les dents sont en contact avec le bourrelet, ce n’est pas une gueule de cochon même si le V est mal placé et inversement. Nous n’arrêtons pas de sélectionner et d’arriver à créer une race totalement exceptionnelle, mais c’est un travail de longue haleine de tous les éleveurs et de prises de décision correctes à certains moments.

Nous sommes dans les années 60 avec la césarienne qui fonctionne très bien. Petit, je ne me rappelle d’ailleurs pas d’avoir vu des vêlages naturels ou très peu. Nous ne prenions aucun risque. Papa a commencé à sélectionner dans les années 70, notamment avec l’achat de Leader de Clavier, un taureau exceptionnel, 1er prix à Bruxelles, fils d’Eve de Clavier, championne provinciale, et Comtesse de Clavier, championne nationale, soit un veau de la meilleure sorte de la race à l’époque. Et ce taureau nous a fait une lignée de toutes bonnes vaches. Après, Papa a acheté Gabin d’Offoux, le premier taureau large avec de la boîte. Dans les années 70 – début 80, nous étions avec des bassins fort inclinés et de belles attaches de queue, mais pas larges. Tandis que Gabin avait un bassin relevé et était anormalement large pour l’époque, d’ailleurs au concours, il était toujours classé en trois ou quatrième place, pas plus haut. Puis à Bruxelles, lorsqu’il avait 2,5 ans, son bassin s’était un peu incliné, il s’était harmonisé. Il pesait plus de 1000 kg à l’époque. Il a fait 1er facilement, en surprenant les éleveurs par ses qualités. Il aurait pu faire le championnat, mais le championnat revenait habituellement au plus âgé. Il est entré au centre où il n’est pas resté longtemps. Les éleveurs n’ont donc pas pu disposer de doses de Gabin mais tous les éleveurs qui ont pu l’utiliser ont eu de très bons résultats dont les deux célèbres Pétulent et Lambeau. Papa a également placé quelques taureaux au centre (Dogue, Darlan, Fiston, Emir). Nous avons su faire une lignée de vaches exceptionnelles en croisant Leader de Clavier et Gabin, c’est la base de notre élevage.

Les élevages de Clavier et d’Offoux étaient les très bons élevages de l’époque, cela ne vient jamais de nulle part. On remarque dès lors que les taureaux qui reproduisent ont toujours de bonnes mères et une bonne sorte. A contrario, tous les champions qui n’avaient pas de bonnes mères n’ont rien laissé. Et nous disons toujours des bonnes mères et pas une bonne mère, car il n’y a pas que la mère. C’est toute la lignée qui compte. Chez nous, on peut remonter à dix- quinze générations de vaches qui représentaient le top de l’époque, avec même des trilogies ou quadrilogies de championnes. C’est lorsque l’on arrive à sortir un taureau de ces trilogies de championnes que la reproduction suit.
A partir de cela, je me suis dit que j’allais construire mes propres taureaux. Car quand je vois les taureaux des autres élevages, on voit leur phénotype et on connaît un peu leur origine, mais c’est tout. Je choisis un taureau qui a les mères derrière lui. Donc je vais produire mes raceurs et les utiliser. Je vais croiser mes raceurs entre eux, mais ce ne sont pas mes taureaux que je croise, ce sont les mères qu’il y a derrière. Je me sers de lignées de vaches, je crée un taureau, je fais une lignée de veaux et je prends un autre taureau d’une autre sorte de bête et je recroise avec ça. Je prends mes bonnes lignées de vaches pour produire mes raceurs. Ainsi je ne sais pas me tromper puisque je connais les origines.

De plus, je les ai élevés moi-même en tant que veau donc je connais les qualités essentielles et primaires : la viabilité et la vitalité. Lorsque tu l’élèves toi-même, tu connais la qualité de ton veau. Prenons l’exemple de Panache, c’était le plus vivant de la loge, il n’a jamais été malade, c’est la base de mon choix de taureau. D’ailleurs, sur Cerise, j’ai une moyenne de perte de veaux entre 1 à 7 jours de 0,5 veau par an. Ce chiffre est le résultat de trente années de sélection avec ce critère aussi. Dès que je rencontrais un taureau qui, chez moi, faisait de la casse, il était rayé, je ne l’utilisais plus. Et j’attendais qu’il y ait un fils ou un petit fils pour voir si cela allait mieux. Je n’ai jamais eu de casse avec mes taureaux. Cela a toujours fait partie de mes choix depuis le début. Tu ne peux pas élever en ayant en permanence des problèmes dans tes veaux. Et je ne suis pas à la course pour avoir le plus, il faut avoir assez mais avoir bien.
Je travaille toujours aussi dans l’idée de prendre un taureau différent ou hors de mes sangs, pour en recréer un pour moi. C’est toujours mon objectif, recréer un taureau que je vais utiliser et justement je veille à ce qu’il ait un autre sang que le mien et des origines qui me plaisent. Je dis souvent que celui qui réussit le mieux dans l’élevage est celui qui se trompe le moins souvent. Nous nous trompons tous, mais celui qui avance le mieux est celui qui se trompe le moins souvent. J’ai aussi travaillé avec le transfert embryonnaire. J’ai d’ailleurs fait vêlé plus de laitières porteuses que de Blanc Bleu.

Il faut savoir que mon papa avait donné à Luc et moi une génisse quand on avait 12-14 ans. Luc c’était Adulée, moi c’était Bavarde, des filles de Leader, bêtes de top national. Nous avions un bon seuil et papa nous les avait données, donc les veaux étaient pour nous. J’avais cinq-six bêtes, dont Déesse (Gabin x Bavarde) et Gaumaise (Gabin). Et au national en 1986 à Libramont, il n’y avait que trois championnats à l’époque (génisses, vaches et taureaux), Déesse fait le championnat des vaches et Gaumaise celui des génisses. Donc j’avais 20 ans, j’étais en deuxième année d’ingénieur civil et je fais deux championnats nationaux. En 1984, Etonnante, qui était aussi une Gabin, avait déjà fait le championnat des génisses à Bruxelles. Donc, 3 filles de Gabin championnes nationales en 2 ans, pour un taureau privé, c’est du jamais vu. L’amour pour la race était dans mes gènes donc à ce moment-là, j’ai décidé que je voulais faire la ferme. J’ai terminé mes études mais je travaillais aussi à la ferme, surtout au niveau génétique avec Luc. Puis j’ai construit la ferme à Pailhe, j’ai commencé avec 50 ha en location, 80-90 bêtes et directement avec 70-80 receveuses. Je n’ai fait que de la transplantation embryonnaire pour sélectionner mes meilleures souches et liquider les mauvaises. Descendre est très rapide mais monter est très lent, la qualité d’un éleveur est aussi la patience car tout se construit lentement finalement . »

Quel est ton optique d’élevage ?

Benoît : « La finalité est l’économie, donc il faut construire une belle race mais elle doit être économiquement rentable. Pour ce faire, il y a la carcasse que tu construis, la viabilité et la vitalité. Économiquement, mon théorème est longueur X largeur X tour de poitrine. Quand tu as ces critères au maximum, tu as officiellement beaucoup de poids et jusqu’à preuve du contraire, on paie les bêtes au poids. Mais quand je parle de largeur, je fais une petite différence entre les mâles et les femelles. Les mâles, je commence par le devant, ils doivent être larges devant avec une ouverture de poitrine et être fendus dans la poitrine. Ce critère de « fendu » n’intervient nulle part mais il est fort important pour moi. Ensuite une épaule très musclée et très haute, puis un très large garrot, largeur de dos et largeur de boîte. Pour les femelles, je fais un peu l’inverse. Je commence à regarder par l’arrière, largeur de boîte, dos et puis l’avant-main. Dans le temps, lorsque les anciens dessinaient un taureau, ils dessinaient un triangle avec la pointe en bas (largeur devant et plus étroit derrière), mais pour une femelle, la pointe était en haut. Actuellement, nous avons évolué, je dessine les bêtes plus trapézoïdales, mais je regarde un taureau par devant et s’il est parfait, je n’ai même pas besoin d’aller derrière. Pour une femelle, je commence à regarder son arrière-main car elle ne doit pas ressembler à un taureau, elle doit être féminine. Une femelle marque son caractère féminin par l’arrière alors qu’un taureau c’est par devant qu’il marque son caractère. D’ailleurs je n’ai jamais vu un taureau raceur qui n’avait pas de devant.

Par contre, là où on a oublié de se faire payer, la chose la plus importante, c’est le rendement. Que la bête fasse 70% ou 74% de rendement, le prix est identique. C’est une erreur que l’on a commise depuis toujours de ne pas être payé au rendement. Pourquoi ? Parce que la spécificité du Blanc Bleu est de produire des morceaux nobles. On fait du blanc bleu pour produire des morceaux nobles, pas pour produire du haché, sinon fait une autre race. Plus tu as de rendement, plus tu as des morceaux nobles. On aurait établi une rendement moyen, en payant un boni au carcasse qui dépassait le rendement moyen, cela aurait donné un sens plus concret à la race pour la faire évoluer. Les bons bouchers se sont toujours tournés vers des bêtes à haut rendement et qui s’engraissent bien. Il ne faut pas produire des bêtes hyper rondes qui n’ont pas de kilos et qui ne s’engraissent pas, c’est aussi la base. En élevant mes veaux, je connais les veaux qui avaient la capacité à ingérer des aliments grossiers et bien profiter, ce qu’on appelle de la nature, et cela doit se retrouver dans mon type de bête. Il faut des bêtes avec de la nature, pas trop sèche. J’aime bien les côtes rondes assez, mais je sais que si on va vers l’hyper rond, on assèche les bêtes et cela ne va pas. Et une bête qui a une moins bonne côte, si elle a beaucoup de viande sur le corps, cela va aussi. Mais j’ai horreur des grandes côtes plates sans viande.

Dans les longueurs, il y a un point fort important qui n’apparaît jamais nulle part, ce sont les proportions. Tu vois cinquante bêtes dans une prairie et à 50 mètres, tout le monde repère la même. Cela est dû aux proportions. Cette notion n’intervient nulle part mais elle est fort importante. Dans la longueur, il y a la partie avant, la partie du milieu et l’arrière. Tout cela doit être proportionné, sinon tu n’as pas une bonne bête. Si tu as une bête très longue, elle est longue dans sa partie avant, très longue dans la partie du milieu et très courte dans la partie arrière, la bête ne produira pas beaucoup de morceaux nobles dans sa partie arrière alors que c’est dans cette partie qu’il y a le maximum de morceaux nobles. Si elle est très longue dans sa partie du milieu, et un grand flan tu produis du bouilli avec en général une plate côte, pourtant elle a le critère de longueur. C’est là qu’intervient le critère de proportion. Ce critère est très important dans notre race car la proportion de la partie arrière doit être longue, ce qui se traduit par la longueur de bassin, qu’il soit incliné ou relevé peu importe. Tu dois avoir un bassin très long, une partie longue dans le corps avec très peu de flanc pour avoir peu de déchets et la partie avant doit être longue aussi. Cela doit correspondre à un tiers pour chaque partie. Si on doit allonger une partie, c’est la partie arrière. Cela doit être harmonieux. D’ailleurs lorsque les gens s’arrêtent sur une bête, elle possède de magnifiques proportions car l’oeil est attiré par les proportions. Et cela n’apparaît nulle part dans les cotations linéaires. Je reviens encore sur la poitrine, si elle est large mais pas fendue, elle ne marque pas le caractère viandeux, ne reproduira pas et sera accompagnée d’une plate côte. La longueur et la longueur de bassin sont des critères qui devraient avoir une très grande importance et ce n’est pas le cas. La viande doit revenir sur le bassin dans le corps et la viande sur la côte doit s’approcher de ça pour avoir le moins de flanc possible. Et cet aspect proportion n’apparaît nulle part et donc on ne connaît pas la longueur du flanc. On me prend un peu pour un fou quand je dis ça mais je sais que j’ai construit des bêtes qui ont fait des kilos pendues. Je parle toujours de kilos pendus. Je me moque des kilos sur pied car ce sont des kilos, dans les calculs, où plus la bête est grosse plus elle doit manger. Je préfère qu’elle soit moins grosse mais qu’elle fasse plus de rendement. Elle doit être grande pendue la bête, donc elle doit être longue, qu’elle ait couté le moins cher possible pour amener le plus de kilos possibles pendue et qu’elle soit payée le mieux possible. D’où notre erreur de ne pas être payés pour les bons kilos à un prix supérieur. Si on avait commencé de cette manière, nous ne serions pas en train de patauger parfois en disant les bonnes bêtes ce sont les grosses sans viande, non. Les bonnes bêtes seraient catégorisées et nous saurions mieux ce qu’est une bonne bête.

Quand je me présente dans un milieu extérieur à l’élevage, je me présente comme étant artiste, sculpteur sur viande. On part de notre bête qui économiquement tient la route car elle est longue, large et avec un bon tour de poitrine. La sculpter signifie introduire de la finesse : peau et ossature (ce qui contribue au rendement également) et avoir partout des muscles saillants pour entrevoir le maximum de « lignes de viande ». La bête doit être ciselée. Avec deux bêtes de même poids et de même longueur, on peut faire deux bêtes différentes si on y met plus d’esthétisme. »

Avais-tu des taureaux de saillie dans ton troupeau ou fonctionnais-tu avec l’insémination ?

Benoit : « J’ai eu des taureaux que je prélevais pour faire des semences et j’inséminais presque tout. Dans mes troupeaux, j’ai eu deux ou trois taureaux pour rattraper de temps en temps. Mais je n’oubliais jamais que je vendais des taureaux de saillie donc qui devaient être aptes à saillir avec des bonnes pattes arrières et avec de la longueur. Quand je sélectionne des bêtes longues, elles sont grandes assez. On ne voit jamais une Blanc Bleu ressemblant à un basset. Nous n’avons pas toujours eu de la taille assez mais on a bien évolué à ce niveau-là. Pas à pas, on a gagné en taille, en longueur et en correction d’aplombs. Je pense que les éleveurs ont bien travaillé depuis 30 ans. Certaines personnes se plaignent qu’il n’y a pas de bons taureaux malgré le grand choix disponible. A ces gens-là, je leur dis de le fabriquer eux-mêmes dans un premier temps et dans un deuxième temps, de prouver qu’ils avaient raison. Personne n’a jamais obligé un éleveur à utiliser un taureau, donc si une personne critique un taureau qu’il a utilisé, c’est qu’à un moment, il l’a choisi pour l’utiliser ou qu’il s’est fait influencer malheureusement. C’est tellement facile de critiquer les autres. »

Comment faisais-tu tes croisements ? Est-ce qu’ils sont spécifiques à chaque bête ou utilises-tu une même lignée sur toutes tes femelles ?

Benoît : « Un peu des deux. Si on remonte dans le temps, en 1986, avec Déesse qui fait championne à Libramont. Déesse a fait Orchidée qui fait première nationale, qui fait Splendeur, championne nationale, qui fait Darling première nationale, Darling qui fait Mondaine qui fait Panache. C’est une des lignées que j’essaie d’utiliser au maximum. Dès qu’un taureau a cette lignée dans son pédigrée, je sais que je peux l’utiliser, ce sera tout bon. Génie est un taureau que j’ai construit moi-même. Il a comme mère Epée, qui est première nationale. Dans Epée, il y a Soyeuse, une Oxford, qui est un taureau que j’ai construit aussi, fils de Fleur. Epée est une fille d’Alexandrin, qui est un Bruegel. On est plutôt avec des bêtes assez grandes, longues et bien typées. Et là-dessus je mets un taureau très viandeux qui est Biscuit avec une mère très viandeuse qui est une Brûlot. C’est le croisement parfait pour moi. Il a sa mère et il a son père. Il a la viande de son père avec le bel équilibre et les belles proportions de sa mère. Dès qu’il est petit, je sais que c’est avec lui que je vais travailler. A 1 an, il se déboite la hanche. Comme je veux le garder pour moi, je le tiens et il se remet tout doucement. J’ai su prendre des doses et il a fait la saillie mais il avait la hanche de travers. De Génie, je vais faire Mont Blanc, qui a à nouveau une trilogie maternelle : Indra, Epopée, Tempétueuse. Tempétueuse qui est de nouveau une Oxford qui remonte à Fleur, donc je recroise encore deux fois Fleur, ce que je fais en permanence, recroiser mes vaches. Indra fait Mont Blanc et Mont Blanc fait Panache. Donc nous avons Déesse d’un côté qui arrive à Panache et Génie de l’autre côté qui arrive à Panache. Il y a toujours au moins trois super vaches qui se suivent dans le pédigrée. Chaque fois, trois vaches qui font partie du top, qui sont championnes nationales et qui reproduisent. Une championne nationale qui provient de l’élevage Mahoux reproduit. Et ce n’est pas un hasard, c’est justement parce qu’il y a de la souche derrière qui s’est construite petit à petit. Ce n’est pas une bête qui tombe championne et qui avait une mère commune.

Je vais prendre un autre exemple. Au temps où j’ai eu mes premières filles de Jet-Set. Elles ont de l’Impérial et du Panache, parfois deux fois. Il faut choisir un taureau et il y en a un qui arrive, Futé, qui remonte d’ailleurs à mon élevage : Tempétueuse en ligne directe par sa mère, Effigie et Oxford par son grand-père maternel. Futé, pour moi, est plus un Adajio sur une Occupant, car il a plus de type. Il n’est pas large de boîte comme j’aime, mais il est typé et viandeux. Et j’ai dis je vais mettre Futé sur mes Jet-Set. Les gens me prenaient pour un fou, viande sur viande. Sur mes dix premiers veaux, cinq mâles et cinq femelles, trois taureaux entrent au centre : Amaretto, Eureka et Ecusson. Mon croisement était réfléchi. »

Un taureau et une vache qui ont marqué la race?

Benoît : « Pour les vingt dernières années, le taureau qui a marqué la race c’est Panache. On en a eu la preuve au dernier national de Bruxelles, le Herd-Book avait exposé 24-25 bêtes (vaches et veaux), et il y avait 14 fois Panache dedans : soit, par une mère Panache, soit par Shériff (le premier veau mâle de Panache) ou l’un des fils de Shériff qui sont entrés nombreux dans des centres. Alors que la première année où Panache est entré au centre, aucune dose n’a été vendue car il avait été mis injustement en 2ème catégorie. Il a fallu attendre une présentation ultérieure, une reclassification en 1ère catégorie (l’année suivante) et ses veaux pour qu’il soit utilisé. Puis il s’est révélé véritable raceur et même maintenant, s’il y avait encore des doses, on en redemanderait. En effet, les éleveurs savent qu’ils ne vont pas avoir la championne tout de suite mais plus elle va vêler, plus elle va s’améliorer jusqu’à devenir une fameuse vache et une très bonne reproductrice. C’est aussi une caractéristique de mon élevage, plus tu vieillis, plus tu fais des veaux, plus tu t’améliores. D’ailleurs Superstar était exposée à 10 mois, à Libramont dans les premiers veaux de Panache, personne ne s’est vraiment retourné sur elle. Maintenant, tout le monde connaît Superstar.
Sinon, Impérial et Adajio d’une certaine façon, ce sont eux qu’on retrouve le plus dans les pédigrées. »

Un taureau et une vache qui a marqué ton élevage?

Benoît : « Le taureau c’est Génie, dont je viens de parler. Il y a eu Oxford aussi, qui était un fils de Galopeur sur Fleur. Oxford était un taureau qui sortait du type de l’époque avec les SQT (la suppression du gène SQT a permis de remonter la taille). Il mesurait 1,52m et pesait 1300 kg à 3 ans et 7 mois. Oxford donnera trois-quatre bêtes de tiercé national, de plus de 1000 kg, (c’était très très rare à cette époque) notamment Tempétueuse, grosse, ronde, fine qui a fait 1ère nationale. Sur les filles d’Oxford, j’ai pu utiliser énormément Brutal, puis Radar et Lasso (un fameux trio de super taureaux qui, pour moi, ont apporté un « plus » à la race). Un taureau qui a également marqué mon élevage, c’est Emigré, par son apport de rondeur et de finesse.

Une autre bête qui a marqué mon élevage, c’est l’achat d’Effigie, je n’en n’ai pas acheté beaucoup. Elle a fait championne à Libramont et elle a marqué mon élevage. Mes deux reproductrices actuelles qui marquent mon élevage sont Superstar et Valeureuse ; ce sont deux petites-filles d’Effigie par les deux meilleures filles d’Effigie ; Magistrale par Emigré et Poésie par Mont Blanc. Je peux dire qu’elles étaient sans doute meilleures qu’Effigie mais je n’ai jamais su les présenter car à l’époque, j’étais I2. Ces deux petites-filles d’Effigie ont des mâles et des femelles que je recroise ensemble, je remets deux fois Effigie dans le sang. Effigie est donc une vache que je multiplie dans mes origines. Faut-il rappeler que Superstar est la mère de deux championnes nationales : Beauté et Java ainsi que de deux grands reproducteurs Jet Set et Darko.
Quant à Valeureuse, elle est la mère du dernier champion national Cardinal, et de son pur frère Edison qui sera bientôt distribué dans un centre. D’autres frères tels Capitaine, Clovis, Eldorado, Etendard, Elixir font le bonheur de quelques éleveurs. Les pures sœurs se feront bientôt remarquer quand elles seront présentées. Valeureuse est aussi la mère de Dauphin dont j’apprécie les qualités de rondeur, de finesse avec une longueur exceptionnelle dont celle du bassin. »

Quel est ton avis sur la consanguinité ?

Benoît : « Les gens disent qu’il ne faut pas faire de consanguinité, mais c’est ridicule. Il faut réfléchir à sa consanguinité. Je fais de la consanguinité pour croiser mes femelles, et fatalement des taureaux, mais plutôt des femelles dont je sais qu’elles ont énormément de qualités, donc ramener ces qualités-là c’est une bonne chose. Mais il ne faut pas faire de la consanguinité avec des taureaux qui avaient des tares ou défauts marquants (surtout en vitalité). Dire je veux être en dessous de 5%, je ne veux pas faire de consanguinité, pourquoi? Où est le mal? Maintenant, il ne faut pas en faire à 20 ou 30%, mais entre 5 et 10%, il n’y a aucun soucis. Sauf si tu croises deux taureaux à problèmes et que tu les rapproches l’un de l’autre, ça il ne faut pas faire. Au-delà de 10%, je pense qu’il faut réfléchir beaucoup plus, mais entre 5 et 10, pour moi il n’y a pas de problème. Il faut être attentif aux souches sur lesquelles on fait de la consanguinité, mais il ne faut pas l’exclure d’emblée. Celui qui l’exclut d’emblée, il s’exclut la possibilité de progresser, mais chacun est libre de ses choix.

Je regarde ce qui disent les éleveurs avant de regarder les chiffres dans les bouquins. Pour être honnête, je ne regarde pas les index et les chiffres, mais ce que racontent les éleveurs dans leur croisement est fort important. J’essaie de déduire des choses et de voir si chez moi c’est exact et si cela se passe comme ça. Et en général c’est vrai. Il faut tenir compte de ce que l’on se raconte entre éleveurs. Et nous sommes toujours en avance sur les chiffres car ceux-ci apparaissent plus tard. Quand c’est un taureau que je ne connais pas, j’attends de voir et je prends de temps en temps un petit risque ou je prends un taureau qui sort de mes origines pour en sortir un. D’ailleurs j’ai déjà sorti un taureau, hors origine selon moi, qui est disponible actuellement, Dauphin. Il n’a ni Panache, ni Adajio, ni Impérial, ni Occupant et il n’a qu’une fois Germinal. Et je pense qu’il a encore plus de qualité d’élevage que Darko. Seulement, Dauphin ira sur moins de bêtes que Darko, il faut cibler plus, mais il a une rondeur en plus. Il a longueur, finesse et proportion. Un moment donné il y a un petit truc qui se dégage à gauche, un petit truc qui se dégage à droite, plus facile et quelqu’un va sortir un bon taureau plus light dans les sangs. Je citerais en exemple Oasis de la Ferme des Croix (Digital x Origan), mon coup de cœur pour le futur. Je sais que la race sera encore aussi bonne si pas encore meilleure et que les éleveurs sortiront des taureaux qui vont marcher et nous n’aurons pas d’énormes problèmes de consanguinité (selon ma vision de la consanguinité) . Les éleveurs trouveront toujours une voie. »

Que penses-tu des concours ?

Benoît : « On met les belles avant les bonnes. C’est d’ailleurs pour cette raison que les bêtes sont classées d’une manière qu’on ne voit que l’arrière-main. L’arrière-main est prépondérant au concours. Il faut donc faire une distinction entre les belles et les bonnes et on a une certaine tendance à mettre les belles avant les bonnes. Maintenant, la top, celle qui est belle et bonne, on ne discute pas trop, mais il n’y en a pas beaucoup. Il faut être philosophe pour aller au concours car c’est une personne qui classe en fonction de son idée du moment ou même en fonction de critères qui ne sont pas présents sur la bête ou alors en fonction de la préparation de la bête. Certains sont spécialistes pour préparer les bêtes, d’autres pas. Je fais plutôt partie de ceux qui ne le sont pas mais j’ai malgré tout fait quelques champions nationaux et mes champions ont marqué la race, c’est ça l’important. Car avoir une championne qui ne fait rien derrière, ça n’est pas intéressant.

Mon concours utopique idéal serait de prendre une prairie de 25-30 ha, à la mi-mai on y met les 50 bêtes du national. Le 1er juillet, on va les classer et elles sont présentées par des gens qui n’en sont pas propriétaires, sans numéro et là c’est le top du top. Malheureusement ce n’est pas réalisable d’un point de vue sanitaire. En 1986, on a pris Gaumaise dans la prairie, on est allé au national et elle a fait championne. Cela ne se ferait plus aujourd’hui. A l’époque, on les soignait beaucoup moins, elles étaient plus nature. Maintenant, il y a cet aspect préparation qui est fort important et antagoniste à ce que l’on recherche, c’est-à-dire des bêtes avec de la nature pour l’engraissement. Au concours, on a tendance à classer une bête qui est sèche. C’est contradictoire avec notre objectif d’avoir une race qui se met de la graisse dans sa viande. Le système qu’on a trouvé pour avoir une bête sèche avec de la nature est le système des veaux au pis et c’est bien. La majorité des gens essayent d’amener leur femelle veau au pis pour garder une certaine pureté.

Ceci dit, les concours sont nécessaires car ils permettent aux gens de se jauger et savoir où ils en sont. Il ne faut pas oublier que les bêtes sont sélectionnées et on prend une grande partie des meilleures bêtes de la race, c’est représentatif du sommet de notre élevage. Et plus on avance, plus les écarts se resserrent. Les bêtes sont meilleures chez les éleveurs de pointe. Mais lorsqu’on va au concours et qu’on se compare aux autres, il faut savoir être honnête avec soi-même. Certaines personnes s’améliorent en participant aux concours. Mais chaque médaille a son revers, il y a des jalousies, des tirages de province, comme il y a depuis toujours. »

Ton plus beau souvenir au concours ?

Benoît : « Mes plus beaux souvenirs sont ceux quand j’étais petit avec Fleur, Déesse, Etonnante, Gaumaise, les championnats qu’on a faits étant petits avec Papa. Les premiers marquent plus que ceux après car on connaît beaucoup de choses, on sait qu’on peut le faire ou pas et donc la joie et la déception sont plus mesurées. Alors que quand on est jeune, on a le feu sacré. C’est pour cette raison que je dis que l’avenir appartient aux jeunes. A mon âge, on doit laisser la place aux jeunes et transmettre aux jeunes. Si des jeunes éleveurs viennent me trouver, je leur dirai la vérité pour qu’ils progressent et on sent tout de suite les jeunes qui sont motivés et amateurs. Je me retrouve un peu en eux donc mes plus beaux moments étaient avec Fleur et Déesse au tout début. Ensuite on m’a déjà demandé pourquoi j’avais acheté Effigie et j’avais répondu pour faire le championnat national et pour marquer la race. Je suis fier de moi car elle a fait les deux.
Finalement, lors du concours de Libramont il y a 3 ans, il y avait 247 bêtes inscrites. Je me suis amusé à remonter leurs origines et les 247 remontaient au moins une fois à une bête de Saint-Fontaine, par une vingtaine de souches différentes. »

Quelque chose que tu regrettes ?

Benoît : « Je suis plutôt quelqu’un qui va de l’avant mais si je devais regretter quelque chose c’est le fait qu’avant, il y avait beaucoup plus d’éleveurs et qu’il y avait beaucoup de bêtes au concours. Je me rappelle quand j’étais gamin au concours à Ouffet, il y avait 600-700 bêtes avec dix séries de 14-15 vaches et une seule championne en sortait ; c’était chouette. Sinon je n’ai pas de regret car je trouve que la race a bien évolué, mis à part la direction de notre race. On dirait que quand un éleveur arrive à avoir des responsabilités, il oublie son esprit d’éleveur qu’il avait pour se braquer sur «  j’ai du pouvoir et je décide les choses ». Puis, ces éleveurs ont tendance à laisser le pouvoir de décision à des fonctionnaires qui, eux, ne connaissent rien à l’élevage de notre race. Pour eux, notre BBB ou une autre race, ça ne fait pas beaucoup de différences du moment qu’ils font leur job. Une des conséquences est le fait que la cotation linéaire, qui présente déjà beaucoup de manquements selon moi, est prépondérante au feeling des éleveurs. Ca a toujours été et ce sera toujours le feeling des éleveurs qui fera avancer la race ! »

Quelque chose qu’il manque pour toi dans le BBB?

Benoît : « Améliorer la sélection du sperme peut-être ? Essayer que les taureaux soient les plus féconds possible. Je reviens à Génie qui avait un tout bon sperme, Mont Blanc avait un tout bon sperme, Panache aussi et tout ce qui a suivi aussi. Et des taureaux qu’on récoltait dans le temps à la six-quatre-deux et qui n’étaient pas fort féconds, cela ressortait par après avec des taureaux pas féconds, des vaches avec des maladies blanches ou pas fécondes. Pour moi, on doit garder ce style de bêtes fécondes qui font des taureaux les plus féconds possibles. Maintenant, dans les centres, certains taureaux ont du très bon sperme en frais mais ne congèlent pas, c’est dommage. Le but est aussi d’avoir des taureaux qui vont dans les troupeaux et qui restent féconds le plus longtemps possible, sans être impacté par le climat. »

Ta définition d’un raceur ou d’une raceuse?

Benoît : « Un raceur est un taureau qui va très bien reproduire dans un nombre élevé d’élevages et donc mettre son cachet sur différents types de bêtes. La raceuse donne beaucoup de bonnes bêtes dans sa reproduction avec des pères différents et on la retrouve tout le temps dans les pédigrées. »

Un mot qui qualifie ton travail avec la génétique ?

Benoît : « Passion. »

Voici Darko de Centfontaine, en habit de travail dans sa prairie en mai 2021. Lors de son expertise en novembre 2020, il mesurait 144 cm (+3) et pèsait 1094 kg.

DARKO DE CENTFONTAINE

Vidéo de Cardinal de Centfontaine, champion national Agribex en 2019, dans l’attente de rejoindre ses quartiers d’été. Il n’a rien perdu de sa superbe.

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