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Reportages | Un talent parti de rien

07/07/2021

Escapade dans le Hainaut, à Arquennes, chez Géry Van Isacker et son épouse Marie-Ange. L’élevage du Haut d’Arquennes possède un troupeau composé de Blanc Bleu et d’Holstein, tous deux à haut potentiel génétique. 60 vêlages sont réalisés en Blanc Bleu et 80 en Holstein, dont une dizaine d’embryons blanc bleu par an. L’histoire de Géry démontre qu’il ne faut pas être « fils de » pour avoir un élevage au top et que la passion a toujours guidé ses croisements.

Peux-tu m’expliquer l’historique de ton élevage ?

Géry : »Mes parents n’inscrivaient pas car il n’était pas attiré par les bonnes bêtes. Donc j’ai commencé à chercher des bons taureaux de saillie, ce qui m’a amené chez les frères Ledoux, Pierre et Baudoin, à Assesse. Nous avons acheté des supers taureaux, le premier était un Dandy avec lequel je suis sorti sur les concours. C’est Serge Lempereur, qui est un ami, qui m’a attiré sur les concours. Le taureau a très bien reproduit et a fait une toute bonne génisse, qu’on a récolté. De cette lignée-là est sorti la championne de Libramont, Ombrella du Haut d’Arquennes. Nous trayions aussi donc nous avions beaucoup de femelles et nous avons commencé à faire plus d’embryons. Nous avons même été acheté des embryons chez Ann Adams car il nous en manquait, mais malheureusement sans grand succès. Puis un jour, en allant ramener un taureau qui ne convenait pas chez les frères Ledoux, j’ai vu un petit veau comme je n’en n’avais pas encore vu dans ma vie. Une bombe, avec du devant, du dos et de la boîte, c’était Orléans, la mère de Davina, elle avait quatre mois. J’y suis retourné par après au moment où il préparait leur bête pour le concours d’Ohey et à ce moment-là, j’ai pu l’acheter, c’était en 1998. Par chance, on l’a récolté avec Brutus. Puis on l’a inséminé avec Artaban, d’où est sorti Davina. Ensuite on l’a récoltée avec Lasso et entre temps Davina est devenue super belle. Donc on l’a à nouveau récoltée avec Artaban, d’où sont sorties deux championnes nationales en Hollande. C’était une super donneuse d’embryons. En tout, elle a donné 185 embryons, elle n’a jamais donné moins que 9. Dans la ferme, je pense que 95% des animaux remontent à Orleans. C’était une vache de 1000kg et elle était indemne de toutes tares, tout comme Davina.

Nous sommes dans les années 2000. J’ai également acheté Ample de Remichampagne, une Bruegel sur Brûlot, qui avait été championne au concours foire. Et quand je suis sorti au concours avec elle, elle a fait première à Libramont. Nous avons commencé à inscrire en 1996, des bêtes du fameux Dandy, puis en 2000, on fait premier à Libramont. En 2001, on fait troisième, en 2002, on fait premier. En 2003, Davina, qui avait été achetée par Ann Adams la veille, fait troisième. Et en 2004, Ann retourne à Libramont avec la bête et elle fait le championnat. Entre-temps, on est sorti avec un paquet de filles qui ont fait première partout, dont Graziela, Gincia, bête en avance sur son temps. De fil en aiguille, comme toutes les filles d’Orleans reproduisaient bien, on a vite bifurqué et la passion était là. Alors que j’aurais certainement été plus riche en me lançant dans les pommes de terre, mais je préférais les bêtes. Finalement tout repose sur deux bêtes : une petite-fille de Dandy du Tilleul et Orleans qui était une Rêveur de Beauraing avec un caractère de démon. Petite anedocte avec Orleans, quand je suis sorti avec à Ath, elle avait fait deuxième derrière une bête de Divers qui a fait beaucoup de premier prix nationaux. Par après, je suis allé à une expertise où Divers n’allait pas avec sa bête. Je vais à l’expertise et je suis classée septième. Après le concours, je vais au bar et le jury vient me trouver et me dit « tu es fâché, pas parce que tu es septième mais parce que tu n’as pas acheté une bonne. » Et quelques années après, je vais juger à Chimay et je lui explique que la mauvaise en question est la mère de Davina. La chance de Davina est qu’elle était indemne de tout et elle est arrivée à un moment où nous étions un peu dans le creux de la vague avec toutes avec les tares. »

Quelle est ton optique d’élevage ?

Géry : « Ce sera toujours très large dans l’avant, le dos et dans la boîte. Je pardonne la côte, car ici il y a beaucoup de prairies et les bêtes, dès qu’elles sont gestantes, vont en prairie. Les bêtes avec une côte trop ronde demandent un supplément en aliments et il faut savoir oublier ça. Quand on vend une bête, la côte est moins importante que l’avant-main et le dos. Il faut aller dans le sens de la boucherie et que les bêtes puissent grossir en prairie, il faut de la nature. Ceci dit, trop d’avant-main amène des problèmes. Des femelles qui sont très larges dans l’avant ont tendance à faire des handicapés. J’avais eu une Lasso d’Orleans qui était phénoménale, avec un devant comme je n’ai jamais vu, mais ses veaux avaient des problèmes dans les pattes.

Par expérience, pour ceux qui font des transplantations embryonnaires, il ne faut pas remettre sur des receveuses trop jeunes, en Holstein. Car il n’y a pas de place et si ce sont des gros veaux, c’est pour avoir de la casse. Il faut savoir patienter quelques mois. D’ailleurs je préviens souvent les jeunes qui font des récoltes, de toujours se renseigner si le taureau choisit pour le croisement fait des gros veaux, car cela amène des problèmes. L’AWE a d’ailleurs fait une étude qui révèle que l’évolution du poids des veaux est en escalade. Avant, un gros veau pesait 50 kg, maintenant un veau de 50 kg, c’est un petit veau. Il faut un juste milieu.
Tous mes veaux sont sondés à la naissance, on ne fait plus boire. On remarque chez nous qu’on n’a presque plus jamais un cardiaque. Avant, avec les veaux qui chipotent un peu pour boire, il y a toujours un peu de lait qui passe dans le poumon, puis le veau s’excite pour boire et le cœur s’emballe. Et un cœur qui s’emballe, c’est le début des misères. C’est un gain de temps terrible, la croissance des veaux est bonne, pas de diarrhées, peu de grippe, ça roule. Nous avons un taux de mortalité extrêmement faible, pourtant nous sélectionnons la viande. J’ai fait du blanc bleu par passion et ma philosophie est que chaque bête est inséminée pour sortir une championne, sauf une lignée qui est hors origine. Je ne recherche pas les bêtes super lourdes. Je préfère avoir dix vaches qui font 800-850 kg à 3 veaux que d’en n’avoir quatre de 1100 kg qui font quatre veaux. D’autant que ces bêtes là mangent beaucoup donc au bout du compte, tu n’en retires rien de plus. C’est gai quand tu la vends, mais tu n’as rien gagné en plus. Il faut tout compter. Les bêtes ici vêlent trois fois maximum. Je vends régulièrement des bêtes pour le concours du boeuf gras. Ces dix dernières années, nous avons fait quatre championnats nationaux. Je pense que je suis le seul en Belgique à avoir réalisé cela. La première était une Sjaka-Zoele, toute tapinée et la dernière était la grosse Impérial noire. »

Comment fais-tu tes croisements ?

Géry : « Chaque vache a son taureau. Il y a des gens qui inséminent avec quelques taureaux pour avoir des lignées de vaches, ce n’est pas mal parce que c’est plus facile pour inséminer, mais chez moi, chaque croisement est personnalisé, chaque défaut est corrigé. Je prends toujours des taureaux qui proviennent de bonnes vaches ou de bonnes étables. Nous avons déjà eu des douilles avec des taureaux sans trop de sorte. D’ailleurs, les taureaux avec une arrière-main en poire ne reproduisent pas. C’est l’ancienne philosophie des années 2000 avec les fonds de fesse, mais ce ne sont pas ces taureaux là qui reproduisent. Pour moi, pas de boîte pas de taureaux. Actuellement, je mets Darko, avec lequel on a bien réussi dans les premiers veaux, c’est mon numéro 1, Dauphin, qui semble prometteur aussi, et Futé. Je vais essayer Amaretto, car j’adore sa mère, qui aurait pu faire le championnat à Libramont. Je fais attention à la consanguinité. J’ai déjà remarqué que quand une origine revient de manière trop proche, tu as plus vite de la casse. Je ne veux pas voir deux fois le même nom sur une carte, mais plus loin je regarde moins. »

Qu’est-ce que tu penses des concours ?

Géry : « Le concours est ce qui fait évoluer et celui qui n’y va pas ne sait pas se rendre compte à quel point une bête est extrême ou pas. Je veux dire que chez toi, ta bête semble top mais c’est quand tu es dans le ring que tu te rends compte à quel niveau tu es. Il permet de se comparer aux autres et de se rendre compte si l’on doit s’améliorer ou pas et à quel niveau. Je suis un homme de concours mais j’ai toujours été en contradiction avec tout. J’ai tellement vécu des choses aberrantes sur les concours, comme d’acheter un taureau dans une ferme où la gueule est déclarée bonne par l’agent classificateur et arrivé au concours, il est refusé. D’ailleurs, je trouve que c’est un critère qui ne devrait plus être contrôlé et ce pour plusieurs raisons : il y en a dans les autres races, si elles ne savent pas manger, on les vends et je connais aucun éleveur qui n’insémine pas une super génisse avec une mauvaise gueule, il essaye quand même. Pour les tailles, c’est la même chose. On ne devrait pas mesurer les bêtes. Les jurys sont assez grands pour voir si la bête est trop petite ou non. Il y a déjà eu des tensions pour des histoires de demi centimètres où ça chipote à la bascule. Sauf pour les taureaux de centre, les gens doivent savoir à quoi s’attendre quand ils achètent des paillettes.

Les différentes optiques de bête sont aussi un problème au concours. Personnellement, je veux des larges de partout et je pardonne toujours les défauts d’aplombs, car j’ai créé toute une étable avec une bête un peu droite de jarret, donc il faut donner la chance à certaines bêtes. Ce sont souvent les bêtes extrêmes qui marquent la race, ce ne sont pas les bêtes moyennes. Il faut se rendre compte que si tu sélectionnes avec des bêtes moyennes, soixante ans après tu n’auras pas encore des bêtes pour aller au concours. Je pénaliserai une super bête avec un défaut mais je ne la classerai pas dernière. Aussi, trop de gens s’y croient et pensent qu’ils ont le savoir de la race. Personne ne l’a, même les plus grands connaisseurs. Du coup, si tu n’as pas la même vision qu’eux, tu passes pour un idiot. C’est un peu ridicule.

Des anecdotes absurdes au concours, j’en ai. Au national de Bruxelles où j’ai été exclu, j’avais cinq bêtes inscrites, toutes tondues avec la même tondeuse et trois étaient à l’expo. D’autres bêtes, aussi rasées que les miennes, ont pu participer au concours. Je ne voulais même plus passer mes bêtes dans le ring et finalement mes amis l’ont fait à ma place. Ma bête a été classée dernière. Au concours-foire à Ath en janvier, je ressors avec cette bête là et elle fait championne. Et le même jury qui m’avait jugé à Bruxelles et qui était présent au concours foire me demande si je suis allé à Agribex avec la bête et je lui réponds qu’elle a été classée dernière… par lui. Cela signifie que pour des gens qui sont inconnus, c’est très difficile d’arriver. Je me suis battu parce que je suis un gagnant et c’est comme ça que j’en suis arrivé là, mais si tu n’as pas de copains, si tu n’es pas assez populaire, tu n’arrives pas. Dans combien de concours, les résultats sont discutés à l’avance par les commentaires des gens et les magouilles des temps de midi pour les championnats ? Pour réussir sur les concours, il faut une bonne bête, une bonne tête, être sympa, plaire à tout le monde et savoir s’infiltrer parmi ceux qui tiennent les ficelles, sinon il n’y a pas moyen. Et il y a des gens qui sont toujours très bien servi. Mais cela reste un bon moment, ce sont un peu nos vacances. »

Comment vois-tu le blanc bleu dans 15-20 ans ?

Gery : « Je ne le vois pas très bien, pour plusieurs raisons. D’abord, il y a la pression des banques et des comptabilités. N’importe quel jeune qui veut se lancer avec une nouvelle étable de blanc bleu, n’aura pas l’investissement. Pour des laitières, il l’aura par contre. Ensuite, il y a beaucoup de fermiers qui sont seuls dans leurs fermes et je ne conçois pas de faire de l’élevage seul. Je pense que cela va poser une soucis à court terme. Puis, les jeunes motivés qui veulent reprendre ou se lancer dans le blanc bleu, il n’y en plus des masses. Si on regarde la courbe de participation du public sur les concours, elle est en baisse. Si on prend l’exemple de Bruxelles, les gradins ne sont pas pleins. Il y a vingt ans, dans le palais 12, si tu n’étais pas là au matin, tu ne savais pas rentré ou tu n’avais plus de places sur les gradins. Au niveau foncier aussi il y a des pressions, une prairie ne vaut rien. Une culture rapporte plus. Enfin, les gens veulent profiter de leur vie et avoir des loisirs. Je n’ai pas peur du prix mais de la civilisation qui change et du devenir à ce niveau-là. »

Qu’est ce qui manque pour toi dans le Blanc Bleu ?

Géry :  » Je trouve que cela a bien évolué. Mais je pense qu’il faudrait plus de corrélation avec le monde de la viande, de ce que la cheville veut. Ce qui se vend le plus cher c’est l’entrecôte et le contrefilet donc une bête sans dos ne devrait plus avoir sa place sur un concours. Il faudrait pouvoir associer des chevilleurs aux concours pour pouvoir juger sans connaître l’identité de l’éleveur. L’idéal serait de louer des prairies, d’y mettre les bêtes et de les juger comme ça. On verrait vraiment les bonnes. Il y a de trop grand spécialistes dans le soignage. Je trouve qu’on doit revenir à plus de naturel dans les préparations. Je trouve cela bien qu’on ne puisse plus les tondre au fins peignes. J’adore la tonte aux fins peignes, mais je trouve qu’il y avait trop de différences de tontes et cela influençait trop les classements. Les bêtes rasées à la main étaient beaucoup plus clappantes, tu ne savais pas aller contre ça car elles étaient nettement au-dessus. Quand je vais au concours à Nivelles, je ne tonds même plus les pattes avant, ça ne change rien, personne ne regarde à ça. Il faut plus de simplicité, il faut qu’aller au concours ne demande pas tant de travail, car ce sont toutes ces choses qui ne donnent pas envie aux éleveurs d’aller au concours. Si on se limitait à tondre l’arrière-main, les pattes arrières et dégager le garrot, cela ira beaucoup plus vite. Sinon, en général, essayer d’avoir des plus longues bêtes en gardant la largueur. »

Ta définition d’un raceur et d’une raceuse ?

Géry : « Le raceur fait des veaux semblables, il fait des bons veaux sur n’importe quel bête. Il ne faut pas devoir choisir sur tel sang ou sur telle bête, le vrai raceur va sur tout. Il fait des veaux uniformes, quand on voit une bête, on sait dire son origine rien qu’en regardant la bête, comme a eu avec Impérial, Brueghel ou Lasso. Une raceuse c’est un peu comme Orléans. Peu importe le taureau que tu croises, tu auras toujours des supers veaux. Une raceuse va marquer un élevage et tu en parles encore 30 ans après. »

Un taureau et une vache qui ont marqué ton élevage ?

Géry : « Pour les taureaux, chronologiquement, Artaban, pour Davina et ses soeurs, Lasso, qui a fait des grosses bêtes de concours, après il y a eu un creux avec la vague sqt où aucun n’a vraiment marqué, puis Hazard qui a super bien marché chez nous. On a essayé un peu Attribut aussi. »

Un taureau et une vache qui ont marqué la race ?

Géry : « Je dirais Lasso pour toutes les femelles qu’il a fait. Impérial a marqué aussi mais ce n’était pas la même chose. Pour les vaches, Orléans et Davina. C’était des bêtes que tu mettais n’importe quel taureau, c’était toujours bingo. Davina a marqué la race, on ne sait pas aller sur un concours sans qu’il y a du sang de Davina. »

Ton plus beau souvenir au concours ou dans ta carrière ?

Géry : « J’en ai beaucoup mais je dirais mon premier prix sur un national avec Ambre de Remichampagne, en 2000. Personne ne me connaissait, j’avais acheté une bête et elle fait première. Le championnat avec la Itou aussi, car on ne s’y attendait pas. Je vais aussi te dire mon plus mauvais, la bête fait première à Libramont mais elle n’a pas pu aller à Bruxelles, car il fallait quatre bêtes pour le Hainaut et elle n’avait pas été reprise. L’année suivante, elle faisait troisième à Libramont, puis deux ans plus tard elle a refait première et elle a encore fait deuxième à Bruxelles. Quand tu es jeune, ça fait mal. Je me rappelle que ce jour-là, on m’avait téléphoné pour annoncer l’arrivée de la commission. Sauf que je n’avais pas été prévenu avant donc la bête était dans son box, elle n’avait même pas été tondue et on m’avait répondu qu’il n’y avait pas de soucis car c’était des connaisseurs. Au final, elle n’a pas été reprise.

Un autre mauvais souvenir est aux championnats Bruxelles avec Davina avec la visite du Prince Laurent. Ils avaient perdu beaucoup de temps avec cet évènement, du coup ils n’ont pas fait marcher les bêtes. Tout le monde venait me féliciter en avance. Et elle n’a pas fait championne, ils ont mis à une bête qui n’était pas correct dans les aplombs. »

Peux-tu qualifier en un mot ton travail?

Géry : « Persévérance. Dans l’élevage, le plus dur est le nombre de désillusion que l’on a et il faut tenir bon. »

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