REPORTAGES

Reportages | Passion et raison

14/07/2021

L’échappée de cette semaine nous amène dans un coin à la fois proche de la ville et très campagnard en même temps. Eric Coheur m’ouvre les portes de l’élevage de Fooz, à Awans. L’élevage réalise 200 vêlages en race pure. La majorité du bétail pâture sur les 40 hectares de prairies qui entourent la ferme. Chez Eric, la passion de la jeunesse s’est alliée à la raison de la sagesse.

Peux-tu me narrer les origines de ton élevage ?

Eric : « La passion des concours a toujours existé ici. Mon grand-père faisait déjà des concours de chevaux, il a d’ailleurs fait un premier prix de lot au concours national de Bruxelles avec 4 juments. Puis, ils ont commencé à inscrire avec Papa en 1960. Papa a fait un premier prix national avec un taureau fin des années 70. On me décrit souvent comme quelqu’un avec beaucoup de caractère, mais les aléas de la vie ne m’ont pas laissé le choix. Mon grand-père est décédé à l’âge de 57 ans et mon papa l’a rejoint trois ans plus tard, à l’âge de 37 ans. J’avais 16 ans. La vie continue malgré tout et cela forge le caractère. Au décès de mon papa, ma maman a continué la ferme. Je me suis marié et j’ai repris la ferme en 1985, à l’âge de 20 ans. Il y avait une soixantaine de bêtes. On a commencé avec les vieux bâtiments de la ferme. Au début, j’ai engraissé une septantaine de taureaux, mais j’ai toujours mieux aimé l’élevage. J’ai engraissé pendant cinq ans puis j’ai arrêté et je me suis lancé dans le transfert d’embryon. Nous avons acheté des receveuses et nous avons fait beaucoup de transfert.
En 2014, Julien a repris la moitié de la ferme et nous avons arrêté les embryons. Parce que nous avons eu des misères en achetant des receveuses et Julien n’aimait pas plus que ça les transferts. A ce moment-là, nous avons acheté une trentaine de bêtes chez des éleveurs qui arrêtaient. Mais je n’ai jamais acheté de la génétique. J’ai toujours fait avec les bêtes que j’avais. Les bêtes que j’ai achetées par la suite, c’était pour avoir mon quota.

Point de vue concours, je suis passionné par les concours depuis que je suis petit. Je suivais mon papa et mon grand-père partout. J’ai jugé pour la première fois à Clavier, j’avais 18 ans. Mon objectif à ce temps-là était de faire un championnat national, je rêvais de ça. J’ai fait mon premier championnat national à Libramont en 1993, en génisse et celui des taureaux provenait de mon élevage. Depuis, j’ai réalisé 16 championnats nationaux. Maintenant, ce n’est plus vraiment mon objectif. Si je sais en faire un, c’est gratifiant mais ce n’est plus une obsession pour moi. Aujourd’hui, je suis plus satisfait d’avoir une bonne moyenne d’élevage avec des bêtes qui tournent sans trop de problèmes. J’ai très bien gagné ma vie avec la génétique jusqu’à ce que les tares arrivent, car toutes mes bonnes bêtes étaient positives. Les tares ont sauvé la race, il était grand temps de les trouver, mais pour la vente de taureaux de saillie dans mon élevage, j’ai été dans le creux de la vague car la majorité de mes taureaux étaient positifs. Maintenant, comme je ne fais plus de transfert, j’ai éliminé beaucoup de tares génétiques et plus de 80% de mes taureaux sont maintenant indemnes. »

Quelle est ton optique d’élevage?

Eric : « Le plus important pour moi, aujourd’hui, ce sont les caractères fonctionnels : il faut des bêtes correctes, qui profitent bien et en bonne santé. Il faut gagner sa vie et sans ça, ce n’est pas possible. J’aime la génétique donc j’essaie de faire le mieux possible en tenant compte de ça. Je tiens compte aussi des kilos. J’engraisse tous mes taureaux, hormis ceux vendus pour l’élevage, et je vois d’énormes différences entre les divers centres. Les kilos ne sont pas mon caractère principal dans les croisements, mais il faut un minimum. J’aime la finesse, la pureté, une belle épaule, bien ouvert dans le dos et une belle attache de queue pour avoir du type. L’élevage est un éternel recommencement. La vérité d’un jour n’est pas celle du lendemain. Avant, j’aimais bien les bêtes avec des bassins inclinés et bien typées. Aujourd’hui, je me rends compte que ce n’est pas celles-là qu’il faut. Il faut des bêtes plus larges, avec des gros dos, des gros devants et des bêtes longues pour avoir des kilos. Mais le plus important, dans tout ce qu’on dit sur le Blanc Bleu, est de garder la finesse. Il ne faut pas non plus des bêtes trop pures, trop sèches, sinon elles ne font pas de kilos assez et ne se finissent pas bien. Il faut trouver un juste équilibre. Mon alimentation est basée sur le grossier, préfané, maïs et pulpe. Certains pensent que la Blanc Bleu ne peut pas s’élever sans une alimentation basée sur le complément mais il est tout à fait possible de les élever avec du grossier, en y ajoutant une petite quantité de protéines mais de bonne qualité. »

Comment fais-tu tes croisements ?

Eric : « Je corrige les défauts de mes bêtes, chaque croisement est personnalisé. Le plus important dans le choix d’un taureau, c’est son origine. La mère et la grand-mère est plus important que le taureau en lui-même. Un tout bon taureau qui a une mauvaise mère, je ne mets plus. D’ailleurs on remarque qu’à chaque fois qu’on utilise un taureau qui sort des origines ou qui est un peu moins bon, on est souvent déçu. Il faut rester dans les bonnes lignées. Il y a un grand choix de taureaux dans les différents centres, donc je pense qu’il y a moyen de trouver un bon taureau pour chaque femelle. Puis, il faut aussi essayer les nouveaux qui sortent et voir un peu sur quel type de bêtes ils conviennent ou non. Les croisements résultent toujours du feeling des éleveurs. Ce n’est pas facile à expliquer. J’utilise environ une vingtaine de taureaux, dix régulièrement et dix autres pour essayer un peu et voir comment ils reproduisent. Courtois a apporté un plus chez moi. Et dans les jeunes veaux de cette année, les deux taureaux qui ressortent sont Débardé et Général. »

Quel est ton avis sur la consanguinité ?

Eric : « J’essaie de ne plus en faire. J’utilise le programme Ariane qui fonctionne sur trois générations. Il indique qu’il faut rester en-dessous de 3,125 et je reste 98% en dessous de ce chiffre. Parfois, quand je pense qu’un taureau conviendrait vraiment bien à une vache, je peux aller jusque 4 mais je ne vais jamais plus haut. Je trouve que ce n’est pas parce qu’on a trouvé les tares qu’il faut à nouveau faire de la consanguinité et en récréer d’autres. Il y a assez de bons taureaux dans les différents centres que pour faire un choix dans cet indice du programme Ariane. Je fais tous mes croisements avec ça pour éviter de faire des erreurs. Je ne tiens pas compte du programme pour les conseils d’accouplement, je choisirais toujours le croisement mais je tiens compte du taux de consanguinité. »

Quelles origines retrouve-t-on le plus dans ton élevage?

Eric : « Les deux taureaux qui ont vraiment lancé mon élevage et qui ont fort amélioré sur un court laps de temps, ce sont Lasso et Germinal. Pourtant, quand j’ai commencé avec Lasso, sur les dix premiers veaux que j’ai eu, trois étaient morts et trois autres handicapés. Heureusement, j’avais encore une dizaine de pleines d’où sont sorties huit ou neuf génisses qui étaient des super bêtes. Après ça, je dirais Grommit, Attribut et Hazard en femelle. »

Ta définition d’un raceur et d’une raceuse ?

Eric : « Quand je faisais beaucoup d’embryons, j’ai eu quelques vaches qui m’ont fait beaucoup de descendance, notamment Lanterne dont j’ai eu 1000 descendants dans mon élevage. Maintenant, mon optique est un veau à deux ans, un veau à trois ans, un veau à quatre ans puis réforme. Donc des raceuses qui font beaucoup de veaux, je n’en n’ai plus. Mais je dirais une vache qui reproduit bien, qui fait des veaux corrects, lourds, avec de la viande et ce que j’aime dans les blanc bleu, avec des veaux au-dessus de la moyenne. C’est-à-dire pas une vache qui sort un champion et qui fait de la casse avec les autres.

Pour le raceur, c’est difficile aujourd’hui de trouver un taureau qui va bien sur tout et partout. Je pense que ça va devenir impossible avec les sangs différents que l’on a. Sinon, c’est un taureau qui fait tous les mêmes veaux, le même genre de veau, avec un caractère qui ressort chez tous les veaux de ce taureau. Un taureau qui fait des veaux irréguliers, ce n’est pas un raceur. Et ce n’est pas facile de croiser avec ces taureaux là car c’est au petit bonheur la chance. Si tu as une championne, c’est de la chance. Avoir un bon élevage, avec des bonnes bêtes régulièrement, ce sont les capacités de l’éleveur. »

Un taureau et une vache qui ont marqué ton élevage?

Eric : « Germinal, dans les taureaux. Dans les femelles, Lanterne, Molécule, Ravissante, Gloire, Impaire, Graduée et Ricaneuse. »

Un taureau et une vache qui ont marqué la race?

Eric: « Dans les vaches, il y en a deux : Elsa et Davina. Il y a eu beaucoup de bonnes vaches mais ces deux-là ont apporté un vrai plus à la race. Et dans les taureaux, il y en a plusieurs : Opticien, Galopeur, Lasso, Germinal, Impérial, Panache, Empire et Adajio. »

Que penses-tu des concours ?

Eric: « Comme je l’ai déjà dit, je suis passionné de concours. J’ai toujours aimé ça, depuis que je suis petit. Les concours sont bien car ils permettent aux éleveurs de se comparer et de voir ce qui peut être amélioré, mais il ne faut pas qu’il y ait une dérive. J’ai parfois des jeunes qui viennent me parler et je leur dis toujours qu’ils ne doivent penser qu’à l’économique, c’est-à-dire : la fécondité, la fertilité, le moins de casse possible, de bons aplombs, etc. Puis quand tu as un élevage qui a toutes ces bases, tu peux te permettre de faire de la génétique et essayer de viser le top au concours. Mais si tu commences avec l’idée de faire un championnat au concours, tu vas te planter. Les concours sont biens mais il ne faut pas se baser la dessus. Ceux qui sont de ma génération avait l’essort du blanc bleu et c’était les années de gloire où tout allait bien, aujourd’hui ce n’est plus le cas, donc il faut se remettre en question.
Il y a des choses à améliorer dans les concours mais la perfection n’existe pas. Etre un bon juge, tu as ça en toi. Tu ne deviens pas un bon juge. Il faut une ligne de conduite, ne pas regarder la personne qui tient la bête, c’est le plus important. Quand tu commences à faire ça, tu te plantes. En général, quand la bête arrive, je sais déjà bien où la bête va aller. Je trouve que le principe du juge unique est le mieux. Mais ce n’est pas donné à tout le monde de juger tout seul. Je pense que beaucoup de gens ont la connaissance des bêtes, mais il faut un certain aplomb pour juger seul.
L’AWE avait fait l’école des jeunes éleveurs, c’était une bonne idée qu’il faudra refaire. Mais les vrais bons juges savent sans formation ce qu’il faut faire et comment juger. De toute façon, quand tu vas au concours, il faut accepter, parfois on gagne parfois on perd. Par contre, je ne supporte pas l’injustice. Et je pense que c’est ça qui manque, une ligne de conduite. »

Qu’est ce qui manque pour toi dans le Blanc Bleu ?

Eric : « Une solidarité entre les éleveurs pour amener la race ou elle mérite d’être vraiment. C’est la meilleure race à viande qui existe au monde, la preuve en est la race qui est le plus vendue en croisement. Le plus important est de travailler ensemble sur la race. Et tous les éleveurs blanc bleu sont importants, il n’y a pas que les éleveurs de pointe qui comptent. C’est aussi intéressant d’avoir des avis différents mais ils doivent aller dans la même direction. Les gens qui critiquent leur voisin sur les réseaux sociaux, il faut arrêter ça. C’est n’importe quoi. Si tu as quelque chose à dire à quelqu’un, va lui dire en face. Sur les réseaux sociaux, il ne faut montrer que du positif et mettre la race en avant. Il faut améliorer l’image de marque auprès du grand public. On peut être concurrent tout en se respectant. Si tu as des blanc bleu mais pas de consommateur pour les manger, cela ne sert à rien.
Pour qu’il y ait un avenir, il faut des jeunes, il faut du renouveau. Et pour qu’il y ait du renouveau, il faut gagner sa vie. Il faut faire monter les prix chez tout le monde, pour tirer la race vers le haut. Une certitude est que pour faire ce métier, il faut être passionné, mais pour rester passionné , il faut gagner sa vie, sinon la passion s’en ira. D’ailleurs le nombre d’éleveurs de ma génération qui n’ont pas de successeurs, c’est dramatique.

Je vais revenir sur les fins peignes, j’ai été un des premiers à tondre au fins peignes, et j’ai aussi été un des premiers à avoir pensé qu’il fallait arrêter cela. J’avais des bêtes qui étaient dans une prairie près d’un voisin et j’y avais mis des bêtes avec lesquelles j’allais aller à Hollogne. Après le concours, je les ramène dans la prairie, tondues aux fins peignes. Je discute avec le voisin et il me demande ce que j’ai ramené pour des bêtes dans la prairie, qu’elles ne sont pas belles. C’était les mêmes bêtes mais tondues aux fins peignes. Quand on te dit ça, ça te fait réfléchir.
Je me suis promené une fois dans les allées à Libramont, dans la tente où il y a les bêtes. Pendant deux heures, je n’ai entendu que des « c’est pas beau », « ce n’est pas naturel », c’est piqué aux hormones ». Quand tu entends ça pendant deux heures, tu te dis qu’on est allé trop loin, qu’il faut qu’on arrête. On peut ne pas être d’accord avec moi, mais je pense que l’image est super importante.
Les consommateurs font tant avec la viande irlandaise, l’image de la viande irlandaise, c’est une vache qui court dans les prairies. Alors qu’en réalité, les bêtes à l’engraissement sont sur des caillebotis avec des fils électriques au-dessus des loges pour ne pas qu’elles se montent une sur l’autre. Elles sont comme des sardines. Mais l’image de la viande irlandaise, ce sont les verts pâturages. Nous devons donc mieux communiquer sur la race Blanc Bleu vis-à-vis du grand public. »

Comment tu vois le Blanc Bleu dans 15-20 ans ?

Eric : « On a pris des bonnes décisions dans le Blanc Bleu, notamment avec les tares. Les index et les cotations linéaires sont importants aussi. Maintenant, on a la génomie. Personnellement, la génomie, comme elle est à l’heure actuelle, ne m’intéresse pas. Maintenant, si plus tard, avec la génomie, on sait dire qu’il ne faut pas utiliser tel taureau parce qu’il fera des veaux trop lourds, trop légers ou qui n’ont pas une bonne vitalité, etc., à ce moment-là, on n’aura fait une grosse avancée. Cela aidera les éleveurs dans leur choix de sélection. Je pense que l’on a assez de viande, que cela ne sert à rien d’améliorer à ce niveau- là, pour les bêtes de top en tout cas.
L’avenir est dans les mains des jeunes. Et pour qu’il y ait des jeunes motivés, il faut que les prix montent, que les gens gagnent à nouveau leur vie car c’est un métier difficile. Je suis optimiste de nature donc je crois que cela va aller. J’espère que les gens qui gravitent autour de nous et qui ont toujours bien gagné leur vie grâce à nous, commencent à se rendre compte que si nous nous ne gagnons plus notre vie, eux ne la gagneront plus non plus. Nous sommes le seul métier où le vendeur ne fixe pas le prix. On ne voit ça nulle part! Il faut faire monter le prix! S’il n’y a plus d’éleveurs, tout ce qu’il y a autour s’écroule aussi : il n’y a plus d’AWE, plus d’Herd-Book, plus de centres d’inséminations, plus de marchands de farine et on peut continuer la liste.

C’est le maintien et la défense de la race qui sont le plus important. La race Blanc Bleu Belge, ce n’est pas que quelques éleveurs de concours. Les instances dirigeantes, quelles qu’elles soient, doivent prendre des décisions qui sont positives pour le plus grand nombre et non pas pour faire plaisir à l’égo de quelques-uns. A côté de cela, les critiques positives pour le bien de la race sont toujours les bienvenues. »

Un mot pour qualifier ton travail avec la génétique ?

Eric : « J’aimerais en dire deux, passion et raison. »

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