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Reportages | Un pragmatisme subtil

10/10/2021

La jeunesse est à l’honneur à l’élevage de Maffe. Valentin et Gilles Ramelot tiennent une exploitation composée de deux sites en été, trois en hiver. Une centaine d’hectares de prairies compose la ferme ainsi que 75 hectares de cultures (maïs et céréales). Le travail est partagé entre un bétail laitier (100 vêlages) et un bétail viandeux (180 vêlages).

Pouvez-vous expliquer les origines de votre élevage?

Gilles : « Nous avons toujours sélectionné. Papy avait déjà une quinzaine de bêtes. Il avait fait le championnat en 1972 à Bruxelles avec Capri, qui a été vendu au centre par la suite. C’est surtout papa qui a démarré l’élevage, en partant de rien, à seulement 18 ans, lorsqu’il est revenu de l’école, donc cela fait 40 ans.»)

Valentin : « Il avait suivi des cours d’insémination. En effet, il a toujours inséminé avec des taureaux de centre et il a évolué tout doucement. »

Gilles : « Il n’a jamais acheté de génétique, il faisait avec ce qu’il avait. Il a acheté quelques bons taureaux dont un chez Guy Gaillard, Séduisant de Tohogne, qui a vraiment bien monté l’élevage. Toutes les grosses vaches des années 1990-2000 descendaient de ce taureau. Subtile, la mère de Fleuron, a beaucoup marqué notre élevage. Nous avons eu presque 70 descendants d’elle, c’était une super donneuse d’embryons. Nous l’avions récoltée avec Daffydd, Lasso et Empire. C’était la période où les tares étaient sorties donc nous souhaitions sortir avec des taureaux un peu hors origine. Nous avons acheté quelques femelles chez Maurice Marot lorsqu’il a arrêté son activité, dont Finalité. Mais ce sont les seules bêtes que nous avons acheté.

Valentin : « Papa croisait beaucoup avec des taureaux qui avaient des gros gabarits et des gros devants, ce qui nous a amené à avoir des grosses vaches.

On continue le projet de nos parents. On le fait parce qu’on aime cela et on continue ce qu’ils ont commencé. »

Quelle est votre optique d’élevage?

Gilles : « La fonctionnalité. Il faut des bêtes qui tournent, qui vêlent. Nous ne sélectionnons pas nos animaux pour avoir des bêtes type concours, nous voulons des bêtes qui font tourner l’élevage. Mais cette optique n’est pas incompatible avec le fait d’avoir de bonnes bêtes. »

Valentin : « Nous inséminons malgré tout avec tous les bons taureaux qui sont dans les centres, principalement Belgimex, BBG et un peu Fabroca. Nous avons utilisé beaucoup Brasero et Cactus. Nous réussissons bien avec les taureaux qui viennent de notre sorte. »

Comment faites-vous pour réaliser vos croisements ?

Valentin : « On choisit des taureaux lourds avec un gros devant et un fin cuir. Il y a des taureaux qui me plaisent plus que d’autres, je fonctionne un peu au feeling. Nous faisons aussi attention à la consanguinité. J’utilise le programme Ariane, je n’insémine pas au-dessus de 3,125. Maintenant, il y a des sangs qu’on peut se permettre de croiser, mais d’autres pas. Je trouve que c’est important. Certains veaux vont parfois moins bien et on se demande pourquoi mais lorsqu’on analyse la génétique, on remarque qu’il y a de la consanguinité. Ca ne se voit pas tout de suite mais il y a parfois des veaux qui sont plus petits, qui ont un long poil ou pas une belle tête. Ce sont des petites choses mais je suis sûr que ça joue.  Je ne me casse pas la tête quand j’insémine. Je regarde le programme et un peu les taureaux encodés, j’en choisis un et j’insémine. Je ne réfléchis pas durant 15 minutes devant la bête. Nous avons beaucoup de travail donc nous n’avons pas la possibilité d’analyser chaque croisement durant longtemps.»

Gilles : « Nous n’analysons pas tous les points mais on sait quand même quel taureau ira chez nous et quel taureau conviendra bien sur la bête. On aime travailler avec les valeurs sûres et qui fonctionnent bien chez nous.»

Valentin : « On prend quelques doses d’un ou l’autre qui nous plaisent pour essayer. Souvent, on laisse tester les autres et on voit après si ça marche. Dans les nouveaux taureaux, on a essayé Émouvant, Irish Coffee et Cachemire. Nous avons inséminé beaucoup de deux fils de Cactus que nous avons récoltés. J’aime bien aussi des taureaux avec des origines faciles sinon on tourne un peu en rond. Et même si les taureaux hors origine donnent peut-être un peu moins de viande, quand un éleveur vient pour acheter un taureau d’élevage, il recherche souvent un qui sort des sangs, donc il faut savoir en proposer. »

Gilles : « On travaille avec des taureaux qui ont des origines faciles mais qui ont de bonnes souches derrière.»

Valentin : « Oui on remarque vite les taureaux qui sortent des sangs et dont les mères n’ont pas de super cotations linéaires, tout de suite on perd en qualité, même si ça revient après. »

Gilles : « Sur certaines souches fort viandeuses, il vaut mieux reculer d’un pas et avancer de deux. C’est ce que Papa a fait quand il a croisé avec Fleuron. Il a reculé au bon moment et cela nous a permis de nettoyer un peu le sang et d’avancer à nouveau dans le bon sens plutôt que de s’entêter et de creuser son trou un peu plus tous les jours. Et quand la sorte est là, ce n’est pas sur une génération qu’on perd. »

Quelle origine retrouve-t-on fréquemment dans votre vacherie ?

Gilles : « Attribut, Cactus, Hazard, Warrior ont été massivement utilisés. Ce sont les quatre taureaux qui ressortent. »

Qu’est-ce que vous pensez des concours ?

Valentin : « J’aimais bien avant mais j’ai été refroidi. Nous avons été plusieurs fois déçus et le climat est parfois malsain et vicieux. Tu prépares une bonne bête pendant des semaines et sur cinq minutes, ton compte est réglé. Et lorsque tu demandes la justification, ils ne savent pas répondre ou ils disent « Il fallait choisir une des deux ». C’est frustrant. Sur le moment, je suis déçu mais le lendemain c’est reparti. »

Gilles : « Le choix des jurys n’est pas toujours très judicieux pour moi. Certains jurys officiels n’ont plus montré une bête sur un concours depuis des années ou on ne sait même pas le nom de leur élevage. Je trouve qu’il faut faire attention à cela. Il y a encore des jeunes passionnés par le blanc bleu et je pense qu’il faut les mettre en avant. Puis, il y a sans doute certains jurys qui ne veulent plus juger car certains éleveurs savent mettre la pression, surtout sur les nationaux. »

Valentin : « Quand tu vas juger et que tu connais les bêtes, tu dois juger la bête qui est devant toi, pas celui qui la tient. C’est parce qu’on connaît les bêtes par cœur, mais il faudrait mettre des teneurs autres que les propriétaires. Pour finir, les concours se font avant le concours. Pas pour des régionaux ni des provinciaux, mais des nationaux comme Libramont et Bruxelles, une fois que les bêtes sont à l’expo, les spéculations commencent. Et souvent les gens qui critiquent, sont ceux qui ont bon à critiquer les bêtes. »

Gilles : « Je trouve que c’est toujours une belle publicité. Mais on a aussi parfois l’impression que des jeunes motivés qui arrivent sur des concours dérangent les plus anciens qui sont instaurés depuis des années et qui dominent un peu les nationaux. »

Valentin : « Il en faut des jeunes, sinon dans dix ans il n’y a plus de concours. Je trouve que lorsqu’un jeune éleveur présente une bête sur un national, on devrait le tirer vers le haut, et pas le déclasser sans raison, pour essayer de les motiver à venir au concours plutôt que les dégoûter. »

Comment voyez-vous le blanc bleu dans 15-20 ans?

Valentin : « Il sera toujours là mais pour moi il faudra travailler intelligemment. Il ne faut pas oublier que cela reste de l’élevage. »

Gilles : « Avant d’être une passion, c‘est un métier et il faut qu’il soit rentable. Avec le nombre d’heures qu’on fait, il faut en tirer quelque chose. Pour cela, il faut répondre aux demandes des consommateurs et voir ce que le consommateur souhaite qu’on améliore. Les pays étrangers sont friands de blanc bleu donc cela veut dire qu’il a de l’avenir. Mais il faut savoir garder ce savoir-faire au niveau national et pas que cela prenne de l’ampleur ailleurs. »

Quelque chose qui manque dans le Blanc Bleu pour toi?

Gilles : « On est arrivé à un système où on n’est plus maître chez soi. Ce sont les éleveurs qui ont monté la race et maintenant nous sommes dirigés par des bureaucrates qui en font leur revenu. »

Valentin : « C’est partout comme ça. Ce sont des grosses structures qui ont emprise sur tout et nous ne disons jamais non à rien. Je trouve qu’on est encore un des seuls milieux où on est un peu libre chez soi. Je trouve qu’on ne met pas assez en avant la race Blanc Bleu Belge, on ne montre pas une belle image. On n’explique pas assez aux gens pourquoi la race est si musclée, car à part la césarienne, elle est aussi naturelle qu’une autre race. »

Gilles : « Quand tu vas au national à Libramont avec le concours de race française à côté, tu n’entends que le speaker des races françaises toute la journée. Il vend du rêve et ça fonctionne. Nous, nous n’avons personne qui vante notre produit comme eux le font. Je trouve qu’il y a des choses plus importantes à défendre dans la race que de se disputer pour des histoires de chiffres. »

Votre définition d’un raceur/d’une raceuse ?

Gilles : « Un raceur est un taureau que tu peux croiser avec n’importe quelle bête, il fera le même type de bêtes, comme Cactus chez nous. Avant, on avait plus facilement des raceurs parce qu’on utilisait beaucoup moins de taureaux. Une raceuse, peu importe comment tu l’accouples, elle fait toujours ressortir ses qualités. »

Valentin : « Ce sont des taureaux qui montent un élevage et qui font de la régularité. Une raceuse est une vache qui ne rate jamais un veau, comme Subtile chez nous. Peu importe comment tu la croises, elle sort toujours quelque chose. Pour moi des raceuses, il n’y en a pas beaucoup. »

Un taureau et une vache qui ont marqué votre élevage ?

Gilles : « Séduisant de Tohogne et Subtile de Maffe. Avec moins de recul, Cactus aussi. »

Un taureau et une vache qui ont marqué la race ?

Gilles : « Elsa »

Valentin : « Panache a amené beaucoup, quand on voit tous ses descendants, c’est impressionnant. »

Qualifier en un mot ton travail avec la génétique?

Gilles : « Passion. »

Valentin : « Il faut être passionné, car c’est un métier dur. Nous n’avons pas le droit à l’erreur et nous n’avons jamais un jour où on peut souffler. Dans ta ferme, un jour tu n’as que des misères et tu déprimes et le lendemain, tu fais un vêlage, tu sors une super génisse et tu es reparti. C’est parce qu’on est passionné qu’on arrive à tenir. C’est un travail valorisant car tu vois ton propre résultat. »

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